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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/238

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REVUE DES DEUX MONDES.

Ce qui est l’étude de votre vie, messieurs, était la pratique de la sienne. Des vérités que vous travaillez à répandre, il a fait des lois pour son pays. Vous voulez fonder les sciences politiques ; il les a fait pénétrer dans le gouvernement.

Non que sir Robert Peel fût un théoricien, un philosophe gouverné par des idées générales et des principes rationnels. C’était au contraire un esprit essentiellement pratique, consultant à chaque pas les faits comme le navigateur consulte l’état du ciel, cherchant surtout le succès, et prudent jusqu’à la circonspection. Mais s’il n’était pas le serviteur des principes, il n’était pas non plus leur détracteur ; il respectait la philosophie politique sans l’adorer, ne la croyant ni souveraine, ni vaine, et également étranger à la folle confiance de ceux qui prétendent régler toutes choses selon le vent qui souffle dans leur esprit, et à l’impertinence de ceux qui se donnent les airs de mépriser l’esprit humain, comme s’ils en avaient eux-mêmes un autre.

« Sage et glorieux conseiller d’un peuple libre : » ainsi, le lendemain de sa mort, on le qualifiait dans son pays. J’ajouterai : aussi heureux que glorieux, heureux dans ses derniers jours comme dans le cours de sa vie, malgré l’accident lamentable qui l’a si fatalement terminée. Pendant quarante ans, sir Robert Peel a été debout dans l’arène politique, toujours combattant et le plus souvent vainqueur. La veille de sa mort, il était encore debout, mais en paix, à sa place dans le parlement, répandant sans combat, sur la politique de son pays, les lumières de sa sagesse, et jouissant avec sérénité de son ascendant accepté de tous. Il est mort pleuré à la fois de sa souveraine et du peuple, et respecté, admiré des adversaires qu’il avait vaincus comme des amis qui avaient vaincu avec lui.

Dieu accorde rarement à un homme tant de faveurs. Il avait comblé sir Robert Peel, à sa naissance, des dons de l’esprit comme de la fortune. Il l’avait placé dans un temps où ses grandes qualités ont pu s’employer avec succès à de grandes choses. Après le succès, il l’a rappelé à lui soudainement, sans déclin de force ni de gloire, comme un noble ouvrier qui a fait sa tâche avant la fin du jour, et qui va recevoir sa récompense suprême du maître qu’il a bien servi.

Quel temps que celui où sir Robert Peel est entré dans la vie politique ! Nos pères, qui ont vu l’aurore de ce temps, le croyaient déjà bien grand, et s’applaudissaient orgueilleusement de sa grandeur. Elle a infiniment dépassé leur attente. L’ébranlement imprimé en 1789 aux sociétés humaines s’est étendu, aggravé, transformé, renouvelé au-delà de toute prévoyance, de toute imagination. Chacune des générations qui se sont succédé depuis cette époque s’est crue au terme de la crise, et toutes ont été forcées de reconnaître qu’elles