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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/221

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Où puiseraient hommes et femmes
Altérés d’amour et de foi !


CLAIRON


Sur sa mule au pied sûr, qui marche empanachée,
Regardez-la venir souriante et penchée.
Collier d’or, blanche robe et longs rubans au front,
La reconnaissez-vous ? C’est elle, c’est Clairon.
Dans ses nouveaux atours elle est vraiment si belle,
Que chacun dit tout haut : C’est une demoiselle !
Où prend-elle cet air délicat et discret ?
Fille de paysan, comment, par quel secret
A-t-elle ce teint blanc qu’on ne voit chez aucune ?
Sort-elle seulement la nuit, au clair de lune ?
Ou bien, pour s’y baigner, connaît-elle un ruisseau,
Quelque source enchantée ? Ah ! sans doute, au berceau,
Elle reçut les dons d’une fée ou d’un ange ! —
Telle est, sur son chemin, l’unanime louange.
De parens et d’amis un cortège la suit,
Tous joyeux, tous riant au frais matin qui luit,
Tous en habits de fête, ayant aux boutonnières,
Aux corsages lacés, mille fleurs printanières.
Sur sa mule fringante, au grelot argentin,
Regardez-la passer. Elle vient, ce matin,
D’épouser, à l’autel de son humble paroisse,
Cyrille, dont l’amour fut longtemps une angoisse.
De tous les alentours, Cyrille était pourtant
Le plus riche parti. Quand, troublé, palpitant,
Il osa demander cette fille à son père :
— Je te donne, lui dit le fermier débonnaire,
Je te donne avec elle un arpent de terrain
Où tu recueilleras cent épis pour un grain.
Cinq figuiers sont autour, dont les branches prodigues
S’inclinent sous le fruit, et Dieu sait quelles figues !
En outre, mon enfant, tu seras possesseur
D’une vache qui joint la force à la douceur.
Enfin, pour compléter la dot, j’offre une mule
Qui ne sait pas broncher, qui jamais ne recule ;
Elle a l’air d’un cheval et vaut mieux, à mon gré.
Rare bête ! je l’aime et la regretterai.