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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/214

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tout le monde s’empresse autour de lui. — Voilà, dit6on, l’écrivain hardi qui n’a pas craint de jeter le gant à l’opinion populaire, et qui écrit en jouant de si charmantes nouvelles ! Les impies le maudissent, les croyans le vengeront. ..— Et Théodule savoure avec délices les complimens du vicaire et de l’adjoint. Le dimanche, il s’assied au banc d’œuvre entre deux flambeaux ; tous les regards se portent sur lui, mais il ne baisse pas les yeux. Il subit sa gloire sans trouble et sans rougeur.

Il ne faut pas oublier dans ce groupe un critique d’espèce assez nouvelle, qui, d’ailleurs n’est pas sans parenté avec Théodule. Poète, romancier, touriste, il loue avec ardeur tous ceux qui veulent bien louer ses livres ; quant aux autres, il les traite sans pitié. Malheur à qui ne s’incline pas devant lui ! Fût-il cent fois digne d’éloge, il n’obtiendra pas une parole de bienveillance. On n’a jamais accusé d’ingratitude le critique romancier, mais il est terrible dans son ressentiment. Généreux, prodigue envers ses panégyristes, il accable de sa colère, il poursuit de ses railleries ceux qui ne lui promettent pas les plus hautes destinées. Sa tactique est du reste bien connue ; parler de lui plus longtemps serait lui accorder trop d’importance.

J’arrive au dernier groupe, mais comment le nommer ? Il est certains traits de mœurs littéraires qu’on voudrait pouvoir caractériser à mots couverts. Ici la louange est mise à l’encan, et ceux qui l’achètent à beaux deniers comptans la savourent avec autant de bonheur que s’ils ne l’avaient pas payée. Quant au public, il ne prend pas grand souci de la moralité des écrivains. Les habiles, — et j’entends par là ceux qui mettent le gain au-dessus de la vérité, — savent tirer parti de cette insouciance. La critique ainsi comprise possède un mérite singulier : elle amuse, et ne commet jamais l’imprudence de montrer le côté sérieux d’une question. Musique, peinture, poésie, tout est pour elle un sujet de plaisanterie. Arrière les écrivains qui veulent savoir ce qu’ils diront avant de parler ! La critique habile n’invoque jamais qu’une muse, la Fantaisie. Sous le patronage de cette muse nouvelle, tout est permis, et l’on peut impunément dire oui et non sur tout homme et sur toute chose. Les plus étranges contradictions, les démentis les plus effrontés donnés à la parole d’hier par la parole d’aujourd’hui, sont mis sur le compte de la Fantaisie, et la Fantaisie est si bonne fille, qu’elle ne réclame jamais. Tantôt la critique habile flatte les appétits sensuels. Dans un tableau, dans un poème, dans une statue, elle ne cherche jamais la beauté pure. Elle abandonne aux pédans toutes les questions qui ne relèvent pas des sens, et se moque de l’idéal avec une gaieté charmante. Tantôt elle prend des airs, de prude, et chante les louanges de la vertu. Chacun sait que les femmes honnêtes sont toujours modestes. Il ne faut donc pas s’étonner que la critique habile parle