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de ses voisins. Il aura hors de chez lui et dans ses propres états des émissaires passés maîtres dans l’art de tromper, qui espionneront ses sujets de toutes les classes, et jusqu’aux espions eux-mêmes ; il s’étudiera à tirer parti des vices des hommes, à exploiter leur amour des richesses, leurs plus mauvais penchans, à flatter leur orgueil, à les corrompre enfin, de telle sorte que la grandeur de son royaume se compose de toutes les faiblesses et de toutes les dépravations des peuples ennemis ou alliés ; voilà ce que l’on nomme dans l’Inde la politique des princes. Voilà comment, tout en faisant les plus grands efforts pour arriver à la sagesse, je dirais presque à la sainteté, le souverain d’un royaume de l’Inde pratiquera le mensonge autour de lui, et poussera au mal, sans dégoût et sans remords, tous ceux dont les fautes lui seront profitables !

Cette doctrine de l’intérêt personnel, le code des lois de Manou l’expose avec une franchise que les commentateurs ont poussée jusqu’à l’impudence. Elle décèle un égoïsme effrayant, une absence complète de sympathie pour tout ce qui n’est pas soi, je ne sais quelle lâcheté morale formée de haine et d’envie. Combien est plus noble la physionomie du guerrier-roi, lorsque, sortant de sa capitale, où des conseillers éhontés l’entretenaient dans des habitudes d’intrigues et de mensonges, il s’avance à la tête de ses troupes pour marcher contre l’ennemi ! Il apparaît vraiment comme un souverain. Voyez-le déboucher dans la plaine au milieu des officiers qui portent le parasol et le chasse-mouche, emblèmes du pouvoir royal. Son armée est disposée en colonnes ; en tête un corps d’éclaireurs, à l’arrière-garde une troupe d’élite, au centre l’infanterie, sur les côtés les cavaliers, et aux deux points extrêmes des deux ailes les éléphans. Le roi se placera en personne vers le centre, avec ses principaux guerriers montés sur des chars. Le voilà maître de ses actions, libre d’agir et de suivre les inspirations de sa bravoure. Ne jamais fuir dans le combat, tel est le premier devoir du kchattrya qui entre en campagne. Qu’il combatte vaillamment : la mort, si elle l’atteint dans la mêlée, ne fera qu’ajouter à sa gloire en ce monde, et elle lui procurera dans l’autre un bonheur éternel, car le guerrier qui périt les armes à la main va droit au ciel. Ses soldats ne tourneront point le dos à l’ennemi sous peine de tomber en enfer. La loi a proclamé que le guerrier assez lâche pour prendre la fuite assume sur lui toutes les fautes de son chef, et cède à celui-ci ses bonnes actions. Tout en déployant le plus brillant courage, le kchattrya de race, roi ou simple guerrier, ne restera point sourd à la voix de l’humanité. Que jamais il n’emploie des armes perfides, flèches empoisonnées, barbelées, ou enflammées ; qu’il ne frappe jamais l’ennemi renversé de son char, ou celui qui joint les mains en criant merci, ni le vaincu qui