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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/148

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Au lieu de se contenter du dixième de la récolte réelle, le fermier exige celui d’une récolte idéale, qu’il calcule sur la quantité de terre ensemencée. Il en résulte de telles monstruosités, qu’en 1846 il y eut un bourg où la récolte tout entière ne put couvrir l’achour. Les peaux d’animaux abattus pour quelque cause que ce fût revenaient jadis au fisc, qui faisait le monopole des cuirs, monopole qui était affermé. Aujourd’hui ce monopole est supprimé, le bétail est assujetti à un droit de vente énorme, l’erba, dont nous venons de parler. La fabrication et la vente du tabac constituent aussi un monopole, qui a cela d’original, que la ferme impose souvent aux localités une quantité déterminée de sa marchandise, que les habitans doivent prendre bon gré mal gré. La douane et les octrois sont affermés, mais pour les droits d’entrée seulement, qui sont uniformes et de 3 pour 100 ad valorem. Quant aux droits de sortie, ils sont acquittés à Tunis pour tous les ports de la régence. C’est le bey qui délivre lui-même les teskeret ou billets d’exportation après complet paiement. Il n’est peut-être pas hors de propos de rappeler que dans le monde musulman, où tant de choses se font à l’inverse de ce qui se pratique dans le monde chrétien, les droits d’exportation sont de beaucoup plus élevés que les droits d’importation.

On sait combien est ruineuse et vexatoire pour les peuples le système des fermes, qui entraîne à sa suite de si crians abus. À Tunis, ces abus dépassent, par leur grossièreté et leur impudence, tout ce qu’on peut imaginer en ce genre : tantôt c’est un paquet de tabac que l’on glisse furtivement, à l’entrée des villes, dans la charge d’une mule ou d’un chameau pour pouvoir constater, une minute après, une contravention supposée et exiger une amende. Une autre fois ce sera une peau ou un autre objet de contrebande que l’on jettera la nuit par-dessus le mur de la cour d’une maison, que l’on va ensuite visiter au point du jour. Ces infamies n’étaient pas complètement ignorées du bey Ahmed, qui aurait voulu en arrêter le cours et en punir les auteurs ; mais la dépendance où sa mauvaise administration le mettait à l’égard des traitans faisait taire sa justice [1].

Les impôts et les monopoles ne sont pas les seules branches du revenu public ; l’état ou beylik a de plus quelques beaux domaines, plusieurs salines et deux mines de plomb. Malheureusement la même

  1. Il ne faut pas que nous tirions trop de vanité de la supériorité et de l’honnêteté de notre administration, ni que les peuples qui sont en arrière de nous à cet égard se découragent en calculant la longueur du chemin qu’ils ont à faire pour nous atteindre, car sous le fastueux Louis XIV, dans les premières années du dernier siècle, les Français éprouvaient les avanies fiscales auxquelles sont exposés de nos jours les Orientaux. On n’a, pour s’édifier à ce sujet, qu’à lire la Dîme royale du maréchal de Vauban. Le maréchal parle même de paysans morts de faim (page 97 de l’édition de 1717). Or je puis attester qu’à Tunis les choses ne sont jamais allées jusque-là.