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le plus important, pour ne laisser prise à aucun soupçon. Tant qu’ils maintiendront l’interdiction jetée sur nos vins communs par la vieille politique de guerre, pour protéger ceux d’Espagne et de Portugal et leurs propres boissons nationales, on pourra dire, à tort sans doute, mais avec une apparence de raison, qu’ils proclament le principe de la liberté commerciale quand ils se croient en état d’en tirer parti, et qu’ils sont les premiers à se refuser aux applications qui les gênent. Même en supposant que ce soit pour eux un sacrifice d’y renoncer, ils le doivent à l’honneur du principe et à l’avenir de l’alliance.

Je viens de parcourir le cercle entier de nos produits agricoles ; je n’en vois aucun qui ait à souffrir de la liberté, et j’en vois beaucoup qui ont à y gagner. Telle est en effet la nature des choses. Il n’est pas dans l’ensemble de sol mieux doué que le nôtre et qui puisse figurer avec plus d’avantages sur le marché général : nos agriculteurs pèchent par excès de modestie, quand ils redoutent une concurrence quelconque ; ils ne se rendent compte ni de la puissance de leurs moyens ni de l’immensité des besoins. Cette conviction n’est pas nouvelle chez moi, elle ne date pas de la cherté actuelle. En 1850, au milieu d’une baisse générale et désastreuse, j’annonçais sans hésiter, non pas précisément la hausse excessive dont nous sommes témoins et qui tient en partie à des circonstances fortuites, mais une hausse régulière et normale, et j’affirmais que la liberté la plus absolue y contribuerait au lieu d’y nuire. Selon moi, les denrées agricoles n’étaient à leur véritable prix, avant 1847, que dans un quart de la France ; c’est pourquoi l’agriculture n’avait fait que la de sérieux progrès. Je ne croyais et je ne crois encore à des développemens sur d’autres points qu’autant que les prix courans du marché parisien s’étendraient à toute la France. J’attendais cette hausse du perfectionnement des communications, de l’accroissement de la population nationale et un peu aussi d’une extension du commerce extérieur ; tout en invoquant les principes du libre-échange, j’en augurais de tout autres effets que ses promoteurs.

J’espère avoir démontré la différence radicale entre l’Angleterre et la France. Le même prix des denrées agricoles, qui en Angleterre ne suffit pas pour payer la rente au taux où elle était parvenue, suffit en France pour l’élever ; la même liberté qui abaisse les prix d’un côté les remonte de l’autre. La liberté commerciale, c’est en d’autres termes le commerce lui-même ; ses effets diffèrent suivant les besoins. Nul n’achète pour le plaisir d’acheter. Qu’il entre en France peu de denrées étrangères, comme pour la viande et le blé, ou qu’il en entre beaucoup, comme pour la laine et la soie, c’est que dans le premier cas il n’y a que peu de besoins et que dans le second il y en a davantage. Si nous importons pour 200 millions de laine et de soie brutes, nous exportons pour 500 millions de tissus