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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/996

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poètes hindous comparent avec admiration au luisant éclat de l’aile du corbeau frappée par le soleil. Cette image est poétique et vraie ; mais, en Europe, nous serions peu sensibles à ce genre de beauté. Jamais nous ne nous sommes avisés de peindre en noir les anges qui sont pour nous le symbole du premier âge dans son innocence et sa pureté. Transporté dans un village de France, cet échantillon de la race hindoue avec sa grosse tête noire, ses lèvres rouges, ses yeux larges comme des amandes, eût mis en fuite toutes les commères. Dans son pays, on l’appelait un bel enfant, parce qu’il était plein de vie et de santé. Sa mère l’aimait et le trouvait charmant ; son père était fier de la progéniture que le ciel lui avait accordée.

Cependant le cipaye s’attardait dans le bazar. Tandis que son riz cuisait dans une cabane voisine, il conversait avec d’anciens camarades qu’il n’avait pas vus depuis long-temps, et qui allaient en pèlerinage à la pagode de Chillambaram : les Hindous sont le peuple du monde qui voyage le plus volontiers et le plus facilement. De son côté, Padmavati cédait à la fatigue. Incapable de lutter plus long-temps contre le sommeil, elle étendit un mouchoir sur son enfant pour le préserver de la piqûre des insectes et s’appuya contre l’un des troncs du figuier, décidée à dormir. Bien qu’elle fût, nous l’avons dit, aussi noire que l’ombre sous laquelle elle s’abritait, la jeune femme était pourtant belle dans l’attitude du repos. Ce qui lui manquait du côté de la couleur était racheté par la délicatesse des formes et la grace de la pose. En statuaire, le bronze vaut le marbre. Comme elle venait de fermer les yeux, la vieille aux cheveux gris qui l’avait abordée quelques instans auparavant s’approcha d’elle à pas comptés. On eût dit un chacal flairant une gazelle, un vautour guettant une palombe. Les bras et les épaules chargés de paniers, la vieille kouravar se pencha sur la jeune mère comme pour s’assurer qu’elle était bien réellement endormie. Padmavati sommeillait, et si profondément, qu’elle ne s’aperçut pas de la présence de l’étrangère. Celle-ci, prenant de ses deux mains l’enfant assoupi, le glissa dans un de ses paniers, puis, par un mouvement rapide, elle en mit un autre à sa place. Après avoir exécuté cet escamotage avec autant de précision que de dextérité, la vieille se glissa furtivement sous les voûtes de feuillage qui la protégeaient de leur ombre, et disparut. Un quart d’heure après, les Kouravars campés aux abords du hameau avaient plié bagage. Ils poussaient devant eux vers l’intérieur des terres les bœufs efflanqués qui portaient leurs nattes, leurs ustensiles de ménage, leurs paniers et l’enfant du cipaye.

Celui-ci rejoignit enfin sa femme ; il lui frappa doucement sur l’épaule pour l’éveiller. — Tiens, dit-il avec joie, voilà de quoi faire un bon repas. Buvons d’abord le lait de ce coco, je meurs de soif !… Et le petit ?

— Il dort, répondit Padmavati ; ne le touche pas, tu le ferais pleurer.