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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/993

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— Padmavati, dit le cipaye à sa femme, tu te fatigues à porter l’enfant ; donne-le-moi.

— Oh ! non, répliqua Padmavati, qui commençait à rester en arrière, et dont la lassitude se trahissait par le mouvement de sa gorge haletante ; il ne pèse guère, le pauvre petit ! Est-ce qu’une mère est jamais lasse de porter son enfant ? Regarde, je ne fais que le soutenir avec ma main.

— Donne-le-moi, reprit le cipaye ; nous avons de la route à faire avant d’arriver an prochain village. J’ai hâte de me reposer sous les grands arbres qui nous attendent là-bas.

— Eh bien ! prends-le, dit Padmavati, mais à la condition que tu me le rendras quand nous atteindrons les premières maisons. Que diraient les femmes du hameau, si elles me voyaient marcher à tes côtés les bras pendans et les mains vides ?

La jeune mère embrassa son enfant et le présenta au cipaye. — Il ne pèse pas autant qu’un mousquet, le bambin, ajouta celui-ci en l’enlevant à hauteur de bras ; allons, petit, n’aie pas peur : une, deux, trois, à califourchon sur mon épaule.

Effrayé d’abord de se sentir élever dans les airs par un mouvement si rapide, l’enfant s’accrocha de ses mains débiles aux cheveux de son père ; il lui tirait la moustache et lui pinçait les oreilles. Patient • et débonnaire, le soldat ne laissait échapper aucune plainte.

— Il te fait du mal ? disait Padmavati.

— Non, non, au contraire, répondait le cipaye ; il a la poignée forte, ce petit homme-là. Il fera un fameux militaire, quand il sera grand !

Et Padmavati souriait. Ils cheminèrent ainsi pendant plus de deux heures sous un soleil de feu. Pour ne pas rester en arrière, Padmavati était obligée de courir ou plutôt de trotter à la manière des porteurs de palanquin, en sautant alternativement sur un pied et sur l’autre, car son mari faisait de grandes enjambées et soutenait héroïquement son pas accéléré. Si quelque brahmane avait aperçu ce père complaisant qui voyageait son enfant sur l’épaule, il l’eût comparé au saint personnage Vasoudéva emportant dans son ermitage le petit dieu Krichna. Nous pourrions dire, dans un langage chrétien, qu’il rappelait le saint Christophe des légendes du moyen-âge chargeant sur son dos l’enfant Jésus pour lui faire passer un ruisseau.

Dès que les deux voyageurs furent près du village, la jeune mère réclama son fardeau. Ils ne purent résister au désir de s’asseoir au bord du chemin sous les premiers arbres qui s’offrirent à eux ; accablés de lassitude, ils avaient besoin l’un et l’autre de prendre haleine. Autour d’eux régnait le silence le plus absolu ; qui eût osé travailler aux champs par une chaleur aussi suffocante ?’Le seul bruit qui frappât leurs oreilles était celui d’une grande roue d’irrigation cachée au milieu d’une touffe de bambous. De petits bœufs bossus, aux cornes