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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/992

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se regarde comme le premier né de la création, se rend aux étangs consacrés pour y faire ses ablutions. Plongé jusqu’à la ceinture au milieu des eaux, il en prend quelques gouttes dans le creux de sa main et les jette dans l’espace, en adressant à ses dieux des hymnes de louange et de reconnaissance. Il ne s’humilie point devant la divinité. Placé au-dessus des autres hommes par la dignité de sa caste, il aspire, à franchir l’espace qui le sépare des immortels, pour s’absorber enfin dans le sein du grand être en qui tout vit et se résume.

Par une de ces matinées si belles pour l’homme contemplatif, mais assurément très fatigantes pour qui se meut et travaille, deux voyageurs, un Hindou et sa femme, marchaient d’un pas rapide dans la plaine sablonneuse qui s’étend au bord de la mer, depuis Pondichéry jusqu’à Madras. La femme pouvait avoir dix-huit ans ; une pièce d’étoffe à raies roses et blanches, souple et transparente, entourait la partie inférieure de son corps et retombait en écharpe sur sa poitrine. De la main droite, elle soutenait sur sa hanche nue un tout petit enfant, dont un collier de graines aussi brillantes que le corail composait à la fois la parure et le vêtement. Quant à l’Hindou, il avait les jambes entièrement découvertes, ce qui ne l’empêchait pas de porter avec fierté un habit militaire rehaussé d’épaulettes de laine rouge. Ses cheveux nattés flottaient sur son dos un mouchoir de Madras roulé en turban protégeait le sommet de sa tête. Le shako de carton verni et le pantalon de drap bleu liés ensemble formaient un paquet qu’il avait suspendu sur son épaule en le fixant au bout de son sabre. Certes, un soldat de nos armées aurait eu peine à reconnaître, dans cet indigène de la côte de Coromandel, un camarade, un frère d’armes : c’était pourtant un grenadier des bataillons de cipayes de Pondichéry en tenue de route.

Les deux voyageurs se trouvaient à une dizaine de lieues de la ville de Madras. Le jour les avait surpris au moment où ils débouchaient sur une grève au milieu de laquelle s’avance un bras de mer peu profond : des dunes élevées empêchent de voir le point par où cette nappe d’eau communique avec l’océan ; on la prendrait pour un lac. Bien loin devant eux, au-delà de la baie dont ils suivaient les bords, s’étendait, comme une zone verdoyante, comme une oasis en plein désert, une masse compacte de plantations sous lesquelles se cachait un village. Autour d’eux, le paysage était monotone et triste : des sables et de l’eau. Leurs pieds s’enfonçaient dans un sol léger et brûlant, et le soleil leur lançait à la face ses rayons acérés, — ses flèches aiguës, comme disent les poètes de l’Orient. De loin en loin, ils passaient près d’un arbre aux rameaux dépouillés au grêle feuillage ; de gros vautours chauves, couverts de plumes hérissées, sales et maigres, comme s’ils se fussent échappés la veille des cages d’une ménagerie, s’éveillaient à leur approche et s’envolaient avec un piaulement plaintif.