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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/977

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que, pour M. de Bismark tout au moins, c’est encore là une ère bien moderne et qu’il aimerait à remonter plus haut. M. de Bismark est à sa façon et selon son humeur un des coryphées de cette jeune droite qui pointe aujourd’hui par toute l’Europe, et qui a inventé pour toute gloire de donner à notre vieux marquis de Carabas une mine profonde avec des allures fringantes. Un critique éminemment ingénieux et sagace a montré une fois, dans cette Revue même, la fraternité piquante qui unissait par de certains endroits ce qu’il appelait alors la jeune Rome et la jeune Genève. Ce ne sont là que des nuances de la jeune droite, et cette fraternité subsiste en politique à travers les différences de pays, comme elle subsiste en religion malgré la différence des symboles. Ces conservateurs dans le genre sublime finissent par être aussi monotones d’un bout du monde à l’autre que les libéraux quand même, qu’ils ont tant raillés pour avoir voulu appliquer le constitutionnalisme sous toutes les latitudes. Ils n’ont, eux aussi, qu’une recette, c’est de revenir en France, jusque par-delà Richelieu ; en Espagne, à la dynastie autrichienne, sinon aux conciles de Tolède ; en Angleterre, jusqu’en 1648 ; sinon jusqu’aux Saxons ; en Prusse, au grand-électeur, sinon peut-être aux Teutoniques. Nous qui ne sommes que des conservateurs ordinaires, nous estimons qu’il est déjà bien suffisant de conserver au jour d’aujourd’hui l’année 1815, et nous ne voyons même pas beaucoup d’inconvéniens à ce qu’on ne la conserve point tout entière, cela soit dit pour d’autres encore que pour des Allemands.

Le Journal de Francfort, que nous citions tout à l’heure et qu’on n’accusera jamais d’être une feuille révolutionnaire, ne craint pas, pour son compte, de déclarer dans cet article, où l’on devine une communication, qu’il ne vient à l’esprit de personne d’en rester purement et simplement à cette date de 1815. Le Journal de Francfort, qui est une feuille d’ancienne roche germanique, une feuille de chancellerie, va jusqu’à parler de progrès ; il assure que la diète se modifiera d’elle-même selon les besoins nouveaux, maintenant qu’on a reconnu la légitimité de son droit. « La diète doit être développée et consolidée dans ce sens conservateur qui tient compte non-seulement du droit, mais aussi de l’expérience historique, cette dernière garantissant de la manière la plus sûre et la plus ferme que le droit consacré par les siècles ne deviendra jamais l’injustice du présent et de l’avenir. » Voilà sans doute de belles paroles, et il est à souhaiter que ce ne soient pas seulement des fleurs de langage diplomatique. La diète de Francfort a certainement eu son utilité de 1815 à 1848 ; ç’a été surtout d’amortir, en les enveloppant dans son ombre, les contrariétés réciproques que se causaient les deux grandes puissances rivales, et d’ajourner le choc qui devenait inévitable après des froissemens trop publics. En revanche, la diète, livrée tout entière à ces influences qui s’y partageaient ou s’y disputaient la haute-main pour gouverner par son intermédiaire, la diète n’a rien fait pour assurer à l’Allemagne une assiette plus solide contre les éventualités du jour où ce choc éclaterait. Elle a servi d’instrument de compression, elle a comprimé à outrance beaucoup plutôt qu’elle n’a organisé. Elle a fomenté l’idée de l’unité chimérique, par cela même qu’elle rendait odieux le seul pouvoir qui représentât l’unité réelle ; on a le droit de dire qu’elle a contribué sensiblement à faire éclore l’esprit révolutionnaire en étouffant les justes libertés.