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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/963

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les commentaires sur les Méditations et les Harmonies nous démontrent pleinement combien nos craintes étaient fondées. En nous disant quel jour, à quelle heure il a écrit l’ode ou l’élégie que nous admirons, qui nous a charmés, le poète n’ajoute rien à son autorité ; il diminue le prestige dont il était environné. Nous consentions à le placer dans une sphère à part, à le croire pétri d’un autre limon que nous, à voir en lui un être composé d’élémens plus purs ; en nous racontant tous les momens de sa vie, en nous énumérant toutes ses souffrances, toutes les joies puériles de son orgueil, toutes ses espérances déçues, tous ses accès d’égoïsme, toutes ses heures mauvaises et sans pitié, que nous apprend-il, sinon qu’il est homme comme nous, et que Dieu, en lui donnant le génie, ne l’a pas dispensé des communes misères ? Sans doute, après ces dangereuses confidences, l’œuvre du poète demeure ce qu’elle était. Cependant je ne conseille à personne, pas même aux plus habiles, aux plus vaillans, d’imiter l’exemple de M. de Lamartine, et je lui conseille à lui-même de ne pas aller plus avant dans la voie où il est entré. L’amant de Graziella n’est pas une recommandation pour l’amant d’Elvire. Les détails mêmes, qui pourraient nous émouvoir racontés par une autre bouche, placés dans la bouche du poète, nous blessent comme un symptôme de vanité. Il n’est pas bon qu’un homme, quel qu’il soit, s’écoute penser, se regarde vivre à toute heure. Cette contemplation assidue de soi-même ne peut s’expliquer que par un immense orgueil, et l’orgueil, quand il prend de tels développemens, expose le contemplateur à de cruels mécomptes. Le poète doit laisser à ses amis le soin d’enregistrer, de raconter aux générations futures ce qui dans sa vie mérite d’être conservé. Il n’est guère en mesure de juger lui-même ce qui est digne d’attention dans les épreuves diverses dont sa vie se compose. En ne prenant conseil que de son indulgence paternelle pour ses œuvres, il court le danger d’insister sur les points qu’un ami sage omettrait, et d’omettre les points mêmes que chacun voudrait connaître. Je conçois l’autobiographie des hommes d’état. Je comprends qu’ils éprouvent le besoin de raconter la part qu’ils ont prise aux affaires publiques, le rôle qu’ils ont joué dans les événemens, mais je ne comprends pas l’autobiographie des poètes, car les seules pensées de leur vie qui nous intéressent sont celles qu’ils ont traduites en rouvres durables, et, pourvu que le métal soit pur, nous ne tenons pas à savoir de quelle mine il est tiré.


GUSTAVE PLANCHE.