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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/962

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Vous croyez peut-être que M. de Lamartine, heureux de rencontrer le témoin de ses jeunes années, aime à retrouver dans la mémoire du père Dutemps la trace de ses premières joies, de ses premières souffrances ? Que vous êtes loin de compte ! L’auteur des Harmonies n’est venu à Milly et n’a choisi le père Dutemps comme interlocuteur que pour placer dans la bouche du vieillard l’accusation dirigée contre lui par ceux qu’il nomme ses ennemis, et dans sa propre bouche la défense de toute sa vie. C’était bien la peine, vraiment, d’entreprendre le voyage et de nous arrêter à tous les points de la route, pour aboutir à une telle conclusion ! Si M. de Lamartine veut se défendre, et certes c’est un droit que personne ne lui contestera, s’il veut prouver que toute sa conduite depuis trois ans est un modèle de sagesse, de prévoyance ; qu’il n’a jamais en politique sacrifié le bon sens à l’effet théâtral ; qu’il ne s’est jamais enivré de sa parole, qu’il a respiré impunément l’encens brûlé à ses pieds par la flatterie, qu’il parle, et nous l’écouterons. À quoi bon nous présenter ce plaidoyer dans le cadre d’un dialogue ? L’accusation, en passant par la bouche du père Dutemps, ressemble trop aux objections hérétiques produites dans les églises du moyen-âge par l’avocat du diable. Le prédicateur, en désignant l’avocat de l’esprit malin, avait soin de ne pas choisir un adversaire trop redoutable, et de lui prescrire des attaques faciles à repousser. Ainsi fait M. de Lamartine avec le père Dutemps. Quand le vieil aveugle de Milly lui parle des bruits sinistres venus de la grande ville, et lui demande s’il a repris l’œuvre sanglante de Robespierre et de Marat, il est trop facile de lui répondre. Qui donc, parmi nous, voit dans M. de Lamartine l’héritier, le disciple de Robespierre et de Marat ? En lisant ce dialogue si puéril, si vide, si dépourvu de sens et de portée, je crois entendre un prédicateur qui, n’ayant pas trouvé parmi ses amis un seul homme capable de parler au nom de Satan, prend le parti de s’adresser à son bonnet. C’est dire assez clairement ce que j’en pense. La lettre adressée à M. d’Esgrigny ne nous apprend absolument rien sur la pensée qui a inspiré les Harmonies. Malheureusement tout ce que M. de Lamartine a écrit sur ses œuvres n’est pas plus instructif.

Arrivé au terme de cette longue analyse, je sens le besoin de résumer ma pensée. Si je n’ai rien dit de Jocelyn ni du Voyage en Orient, c’est que Jocelyn, malgré sa forme narrative, n’est qu’une suite d’harmonies, et que le Voyage en Orient, sans le nom dont il est signé, aurait trouvé bien peu de lecteurs. Quant à la moralité contenue dans ces commentaires sans fin, il n’est pas difficile de la dégager. Plus le poète prodigue les détails sur sa vie privée, plus il amoindrit son œuvre ; plus il laisse de champ et d’espace aux conjectures, plus il excite d’étonnement, plus il confirme l’admiration déjà établie. C’est là, selon moi, la moralité de cette lecture. Raphaël et Geneviève nous avaient avertis ;