Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/958

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


point du jour, il se met à sa table, il commence la pièce qui s’appelle Novissima Verba, ou mon ame est triste jusqu’à la mort. Plusieurs de ses amis qui étaient venus passer quelques jours à Saint-Point le pressent de venir déjeuner ; il résiste courageusement et continue d’écrire ; arrive l’heure du dîner, mêmes instances, même résistance, et, pendant seize heures, la plume de M. de Lamartine ne s’arrête pas. Au bout de seize heures, il avait écrit six cents vers. Après une telle révélation, qui donc oserait noter dans cette pièce, tour à tour éloquente et verbeuse, les tirades parasites, les redites inutiles, les comparaisons confuses ? Six cents vers en seize heures, six cents vers écrits à jeun, après une nuit blanche, cela répond à tout. Oronte, pour imposer silence à l’esprit chagrin d’Alceste, défendait son sonnet comme une bagatelle écrite en un quart d’heure. M. de Lamartine, que son génie devrait protéger contre le ridicule, marche à son insu sur les traces d’Oronte. Le public, je n’en doute pas, sera de l’avis d’Alceste : le temps ne fait rien à l’affaire. Peu nous importe que les Novissima Verba soient écrits en un jour, en trois jours, en huit jours. La seule chose qui nous intéresse, la seule qui mérite notre attention, c’est la vérité de la pensée, l’enchaînement des sentimens, la transparence du style, trois qualités précieuses qui se déduisent l’une de l’autre. Luttez de prestesse avec Eugène de Pradel, ou prenez le temps de mûrir votre pensée : le public ne s’en inquiète pas, et il a raison.

Cette puérile confidence n’est pourtant pas le dernier mot de M. de Lamartine en fait de hâblerie. Un soir, dans le voisinage de Livourne, il achevait la dernière strophe d’une harmonie, quand une rafale emporta les feuillets placés sur ses genoux ; la mer reçut ces vers tracés au crayon, mais se garda bien de les engloutir. Le lendemain, la fille d’un pêcheur venait, pieds nus, les rapporter à M. de Lamartine, qui donnait une piastre pour chaque feuillet et ajoutait à cette récompense, déjà magnifique, le don d’un tablier de cotonnade bariolée. N’y a-t-il pas dans la manière miraculeuse dont ces vers nous ont été conservés quelque chose qui vous émeut profondément ? Depuis le Spasimo de Raphaël, destiné aux moines de Palerme, qui fit naufrage dans le golfe de Gènes, et que le pape rendit aux pieux destinataires, il ne s’est rien vu de si merveilleux. Que dis-je ? le sort du Spasimo s’explique par des raisons tirées de la nature des choses, tandis qu’il faut recourir à des moyens surnaturels pour expliquer comment les vers de M. de Lamartine, baignés par l’eau de la mer, sont demeurés à quelques pas du rivage jusqu’à l’arrivée providentielle du pêcheur.

Dans Paris même, dans cette ville prosaïque, l’inspiration poursuit le poète sans relâche, et c’est lui-même qui nous l’apprend. Mme de Lamartine prie son mari de l’accompagner à Saint-Roch ; pendant que le prêtre célèbre la messe, le souvenir de Graziella vient s’emparer de l’esprit du poète, et le poète écrit une pièce nouvelle sur cette malheureuse