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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/952

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cette pièce est excellente ; pourquoi la mise en œuvre est-elle si imparfaite ? La tristesse qui saisit parfois l’ame la plus courageuse vers le déclin de la vie, le souvenir de l’amour qui se disait immortel et s’est évanoui comme un songe, le regret des heures consumées en études impuissantes, le blasphème fils du désespoir, le cœur flétri, noyant dans le flot des voluptés impures l’image importune de ses espérances déçues, le cœur ramené à la foi par le néant du bonheur qu’il a poursuivi, et retrouvant, dans le passé même qu’il maudissait tout-à-l’heure comme une promesse perfide, un sujet de reconnaissance, le thème d’un cantique fervent adressé au Créateur, à coup sûr, il y a bien là de quoi défrayer une ode, une élégie, selon la disposition où se trouve l’ame du poète ; mais la succession d’idées que je viens d’indiquer se laisse à peine entrevoir dans la pièce de M. de Lamartine, tant il a pris soin de les confondre en les développant. Il a traité chacune de ces idées avec une impitoyable prolixité ; il ne l’a quittée qu’après l’avoir épuisée, qu’après l’avoir pressée dans tous les sens et s’être bien assuré qu’elle ne contenait plus rien. Grace à l’application obstinée de ce procédé, il a réussi plus d’une fois à flétrir les plus fraîches images, à rendre prosaïques, à dessécher les comparaisons qui s’annonçaient d’abord sous les couleurs les plus attrayantes. Si jamais le souffle poétique a doué d’une vie nouvelle les sentimens qui semblaient épuisés depuis long-temps, dont l’expression multipliée à l’infini paraissait défier toute tentative de rajeunissement, ce miracle ne s’est nulle part accompli d’une façon plus éclatante que dans la pièce dont je parle malheureusement M. de Lamartine, enivré de sa parole, n’a pas su s’arrêter à temps ; il ternit à plaisir les métaphores les plus splendides en les superposant, en les accumulant. Il n’est satisfait qu’après les avoir entassées. Peu lui importe que sa pensée disparaisse sous ce monceau de métaphores. Il a prouvé sa richesse, et son orgueil est satisfait. Quoiqu’il ait à exprimer un sentiment vrai, il ne tient pas à frapper juste, mais à frapper fort, et il manque le but faute d’avoir mesuré son élan. Nulle part ce travers n’est plus saillant que dans : Mon ame est triste jusqu’à la mort.

Il n’est pas rare d’entendre des orateurs de salon, d’ailleurs assez peu lettrés, accuser de sécheresse la poésie française du XVIIe siècle. Sans vouloir entreprendre ici la défense littéraire de cette époque glorieuse, je me borne à rappeler que les œuvres comprises entre l’avènement de Louis XIII et la mort de Louis XIV se recommandent surtout par la mesure. Je ne m’arrête pas à discuter le caractère studieux ou spontané des œuvres qui remplissent cette période ; il me suffit d’insister sur le style limpide qui donnait à la pensée tant de relief et d’éclat. En lisant les Harmonies poétiques et surtout les deux dernières pièces que je viens d’analyser, il est impossible de ne pas se reporter vers ce