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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/949

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vienne pas me dire que je prends plaisir à éplucher des mots : il ne s’agit pas ici d’une règle de syntaxe ; il s’agit d’un mot employé par un poète justement applaudi. Or ce mot ne veut rien dire ou exprime une idée absurde. Ou la poésie n’est qu’un pur enfantillage, un passe-temps, un hochet, ou elle doit servir à populariser des idées vraies en même temps que des sentimens généreux. Quelle confiance mérite, quelle confiance inspire le poète qui ne prend pas la peine de connaître le sens des mots qu’il emploie ? Ne donne-t-il pas à la foule le droit de le confondre avec les rhéteurs dont le souci le plus cher est d’assembler des périodes sonores, sans jamais prendre au sérieux les idées qui par hasard peuvent se rencontrer sous les mots ? Et pourtant, malgré l’étrange bévue que je signale, l’Infini dans les Cieux demeure un admirable morceau. La comparaison de l’homme avec les étoiles sans nombre semées dans le ciel par la main de Dieu, avec le grain de sable, est ; pleine de magnificence. Le mouvement des corps célestes qui obéissent sans murmure à la loi qui leur est tracée, opposé aux défaillances, aux cris de rage et de révolte poussés par l’humanité, offre une grande et touchante leçon, une leçon pieuse et résignée. Si M. de Lamartine n’eût pas joué imprudemment avec la langue de la science et se fût contenté de la langue poétique, je n’aurais pour cette harmonie que des éloges, et je serais heureux de les prodiguer. Il semble qu’il ait pris à tâche d’excuser l’élévation constante de sa pensée en montrant aux esprits jaloux de son génie et de sa renommée à quel point il ignore les données les plus vulgaires recueillies sur le mécanisme de l’univers. Il y a dans son ignorance une sorte d’ostentation que je suis tenté de prendre pour un bouclier. Je croirais volontiers qu’il a voulu se défendre contre l’envie en s’abritant derrière ce singulier argument Oui, je suis grand ; oui, je plane au-dessus de la foule ; mais pardonnez-moi ma grandeur en voyant mon ignorance. Étrange manière de se défendre ! N’eût-il pas été plus sage d’étudier la vérité, au lieu de la travestir ?

L’Hymne au Christ, rempli d’ailleurs de grandes pensées, pèche par une singulière imprévoyance. Sans vouloir exiger du poète un ordre rigoureux, il est permis du moins de lui demander une sorte d’enchaînement dans les sentimens qu’il exprime. Or, dans l’Hymne au Christ, on ne trouve rien de pareil. C’est l’improvisation dans le sens étymologique du mot, c’est-à-dire l’improvisation fermement résolue à ne s’inquiéter ni de la valeur ni de l’ordre des idées. Le résultat inévitable d’un tel procédé, c’est une abondance verbeuse qui, loin d’ajouter à l’éclat de la pensée, finit par la rendre insaisissable à force de la présenter sous des formes nouvelles. Il m’est impossible de croire que M. de Lamartine, en commençant l’Hymne au Christ, se soit interrogé sérieusement, qu’il ait arrêté ce qu’il voulait dire. Il s’est fié à son inspiration, et son inspiration, bien que puissante, n’a pas effacé la