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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/932

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— Pauvre innocente ! interrompit Bon-Affût, qu’est-ce qu’on dirait ici, et comment vivrais-tu là-bas ?

— Ici on dirait que je vous sers comme mon vrai père, répliqua la pastoure, vous savez qu’on le dit déjà, et, pour vivre là-bas, je travaillerais, ou, s’il n’y a pas d’ouvrage pour moi, eh bien ! je m’asseoirais au coin de la prison, et quand il passerait de bonnes ames, elles verraient que j’ai faim et elles me secourraient pour l’amour du Christ !

Un sourire attendri passa sur le visage du braconnier ; il regarda avec complaisance la petite paysanne, dont le charmant visage était tourné vers lui. — Tu as bon cœur, la Louison, dit-il, mais il faut que tu restes à la Magdeleine, je le veux. Il n’est pas bon que les jeunes filles soient par les chemins, demandant secours à ceux qui passent. S’il y en a qui donnent au nom du Christ, comme tu dis, il y en a aussi qui veulent prendre au nom du diable. Demeure ici ; Bruno reviendra avant qu’il soit long-temps, et moi plus tard.

La pastoure voulut insister. — C’est dit, entends-tu bien ? ajouta le braconnier d’un ton impérieux.

Louison joignit les mains et baissa la tête. — On fera selon votre désir, dit-elle avec une résignation presque craintive.

Il y eut un assez long silence ; Bruno l’interrompit en annonçant à demi-voix qu’on allait partir. Les gardes venaient, en effet, de placer Moser dans la charrette et reprenaient leurs fusils. La pastoure se jeta au cou de Bon-Affût en sanglotant. Le courage de celui-ci parut fléchir : il devint très pâle, tout son corps tremblait, et il fut obligé de s’asseoir ; mais ce ne fut que l’émotion d’un instant. Il se releva presque aussitôt. — Allons, Dieu vous gardera pauvre fille, dit-il en retenant avec peine ses sanglots, ne pleurez pas, vous donneriez occasion de parler aux mauvaises gens… Embrassez-la, Bruno… et maintenant en voilà assez. Du courage, mes enfans, nous reviendrons quand il plaira à Dieu !

Puis, comme s’il se ravisait :

— Encore un mot, la Louison, ajouta-t-il plus bas ; vous savez où est la Mare aux aspics, vous connaissez le trou de la verdaude : j’ai caché au fond sept pièces de six livres, qui sont toutes mes économies : je voulais en avoir dix pour le jour où Bruno et vous seriez revenus ensemble de l’église. Tant que j’aurai chance de compléter la somme, n’y touchez pas ; mais, si on vous dit que je n’ai plus besoin que de prières, alors prenez l’héritage ; la verdaude vous connaît comme moi, et vous laissera faire.

À ces mots, il embrassa de nouveau la jeune paysanne, dont les sanglots redoublaient malgré elle. Je me décidai à intervenir.

— Rassurez-vous, ma bonne créature, lui dis-je en breton, vos deux amis reviendront bientôt.