Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/928

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


fois du paysan effrayé, qui était bien vite redescendu de la récrimination à l’humilité, et prenait tous les saints du calendrier à témoin de son innocence.

Le forestier voulut emmener Bruno. En passant devant un des lits refermés dont l’unique chambre de l’habitation des Louroux était garnie, celui-ci murmura quelques mots bretons que je ne pus distinguer ; mais à peine eut-il disparu, que le battant du lit glissa doucement dans la coulisse, et, aux premières clartés du jour qui pénétraient par la porte ouverte, je vis la tête charmante de la Louison s’avancer avec une précaution inquiète. Fatigué de ma longue course de nuit à travers la forêt, je m’étais assis dans l’ombre du foyer, où elle ne pouvait me voir. Elle se pencha au bord du lit, regarda encore vers l’entrée, et se laissa couler à terre ; elle était pieds nus, coiffée d’un petit bonnet à trois pièces, comme en portent les enfans, et vêtue d’une simple jupe de berlinge. Je la vis s’avancer jusqu’à la porte à pas comptés, regarder au dehors, puis gagner la seconde entrée, qui donnait sur une cour de derrière.

Persuadé qu’elle voulait avertir le braconnier, je la suivis jusqu’au seuil. Comme elle allait traverser la cour, la voix de Moser se fit entendre, et il parut lui-même, continuant ses recherches. La jeune paysanne effrayée fit d’abord un mouvement pour rentrer, puis s’arrêta. Le forestier venait vers elle en compagnie du père Louroux. Michelle causait plus loin très vivement avec Bruno.

— C’est-il donc la naissance d’un nouveau Jésus, notre maître, demanda la Louison en souriant, pour qu’on mène tant de déduit par l’housteau, et qu’on réveille les bergères avant la pointure du jour ?

— D’où vient cette fille et que veut-elle ? interrompit brusquement Moser ; mais Michelle avait tressailli à la voix de Louison.

— Eh bien ! le forestier ne voit donc pas ? dit-elle en s’approchant ; c’est la pastoure de la Magdeleine, à qui ses parens n’ont laissé ni bas ni sabots.

Et s’adressant à l’enfant avec cette pitié triomphante qui insulte - Hélas ! voici bien du malheur pour toi, pauvre créature, ajouta-t-elle ; ton grand ami Bon-Affût va être conduit en prison.

— Et son chagrin vous portera beaucoup de profit, faut croire, répliqua un peu aigrement la Louison, car la mauvaise nouvelle rit plein vos yeux.

— Il y’a toujours profit pour les honnêtes gens qu’on fasse justice, reprit Michelle en élevant la voix ; le braconnier est un malheureux qui a mis le feu aux futaies…

Vous mentez, la Michellel s’écria Louison, dont l’œil bleu étincela ; Bon-Affût aime trop le couvert pour lui avoir fait du mal. Allez, allez, c’est d’un méchant courage d’accuser ainsi ceux qui ne sont point là et qui n’ont personne pour les défendre.