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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/926

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la forêt, qu’ils regardent comme leur champ, restèrent émus et irrités de l’inquiétude qu’ils venaient d’éprouver. Tout le monde demandait à la fois comment le feu avait pris.

— Comment ? répéta le forestier ; demandez aux vauriens que vous laissez maîtres du couvert, et qui tôt ou tard vous en feront un tas de cendres ! Voilà où conduisent vos histoires de veillée ! On vous fait trembler comme de vieilles femmes avec une fanfare, et pendant ce temps les braconniers tuent le gibier et mettent le feu aux futaies.

Il y eut parmi les boisiers un mouvement et un échange de réflexions rapides. Quelques-uns des plus jeunes penchaient évidemment vers l’opinion de Moser ; mais la plupart ne pouvaient échapper ainsi à l’empire de la tradition.

— Bruno a vu le mau-piqueur, disait une femme.

— Nous avons entendu tous la trompe maudite, ajoutait un vieillard.

— Demain, on verra par les foulées la trace de la meute avec les plumes ou le poil du gibier.

— Et puisque le forestier est sorti pendant la chasse, il en aura sa part.

— Dieu me damne ! ceci est une chose que je voudrais voir ! s’écria en riant Moser, qui alla reprendre son fusil posé contre un chêne.

Il s’interrompit tout à coup. Une patte de chevreuil était plantée dans le canon même de la carabine ! Le saisissement fut d’abord général. Les boisiers se montrèrent avec une surprise effrayée l’envoi du chasseur maudit qui devait être, selon la tradition, un talisman de malheur ; nais, après avoir réfléchi un instant, l’Alsacien se frappa le front, et se tournant de mon côté :

— C’est un tour du jeune drôle que vous avez rencontré près du chêne au duc, s’écria-t-il ; il était là tout à l’heure ; qu’est-il devenu ?

Je cherchai Bruno autour de moi ; il avait disparu. Le forestier s’informait à tout le monde du chemin qu’il avait pu prendre, quand des femmes qui puisaient de l’eau à l’étang pour éteindre le dernier brasier accoururent avec la trompe de chasse cachée par le chercheur de miel derrière les touffes de saule. Les boisiers la reconnurent aussitôt pour l’avoir vue aux mains de Bon-Affût. À ce nom. Moser fut frappé d’un trait de lumière. Les renseignemens recueillis depuis son arrivée sur le braconnier ne lui permettaient point de douter que tout ce qui venait d’arriver ne fût son ouvrage. Le chasseur d’abeilles lui servait évidemment de compère ; tous deux avaient abusé de la crédulité des gens du couvert en jouant cette comédie du mau-piqueur, et, quand ils s’étaient vus poursuivis, ils avaient mis le feu au taillis, afin de détourner l’attention.

Malgré la vraisemblance de ces explications, les boisiers eussent peut-être continué à douter sans l’arrivée de Michelle, qui, tardivement