Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/925

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de Bon-Affût, et il s’avança avec moi vers Moser. Celui-ci m’eut à peine reconnu que, sans prendre le temps de nous interroger, il courut examiner l’incendie. Bien que les flammes ne parussent point devoir s’étendre, il envoya les deux gardes pour réclamer en toute hâte du secours au campement des boisiers. Ce fut seulement après leur départ que nous pûmes échanger quelques explications. Ainsi que le braconnier l’avait prévu, Moser était venu au coup de fusil. Les taillis en feu le confirmèrent dans ses premiers soupçons.

— Les braconniers sont à l’ouvrage, me dit-il, et, afin d’avoir le couvert à eux, ils ont voulu effrayer. Heureusement que je suis sevré depuis trop long-temps pour croire aux contes de nourrice. Dès ma première tournée, ce matin, j’ai reconnu que la forêt était au pillage ; tout le monde en use comme de son bien. Les troupeaux du Gavre broutent, en guise d’herbe, les chênes naissans ; l’étrèpe des paysans fauche le reste pour litières ; les marchands de glu, en écorçant les houx, font chaque année pour cent louis de bois mort. Il ne reste déjà plus de cerfs sous le couvert ; bientôt on cherchera en vain des chevreuils. Il est temps d’en finir avec les vagabonds qui moissonnent effrontément dans le champ du roi.

À ce moment, son regard tomba sur Bruno, qui revenait vers nous après s’être approché du marais, et il me demanda ce que c’était que ce compagnon recueilli en chemin. J’expliquai notre rencontre la veille chez le fermier et tout à l’heure près du chêne du grand-duc de manière à prévenir tout soupçon. Moser voulut lui adresser quelques questions, mais le chercheur de miel n’eut point l’air de les comprendre. Un masque de stupidité s’était subitement étendu sur tous ses traits ; à chaque demande du forestier, il éclatait de rire et répondait longuement par de puériles divagations. Je m’aperçus bientôt que, pendant qu’il fixait ainsi l’attention de l’Alsacien, ses yeux fouillaient la nuit vers l’ouverture de la clairière ; je suivis leur direction, et il me sembla distinguer, à travers l’obscurité, une forme vague qui rampait aux bords de l’étang. Je compris que c’était Bon-Affût qui gagnait le bois. Bruno ne témoigna aucune intention de le suivre. Assis sur l’herbe devant le brûlis, dont les flammes commençaient à s’abattre et ne serpentaient plus que dans les broussailles, il écoutait doser, qui me développait son plan contre les maraudeurs de la forêt.

Notre conversation fut interrompue par le retour des gardes, qu’accompagnait une troupe nombreuse de boisiers. À l’annonce d’un brûlis, tous étaient accourus armés de seaux, de haches et de hoyaux. Let femmes elles-mêmes avaient suivi pour prêter secours. Le premier effort les rendit maîtres de l’incendie : la lisière de buissons qui brûlait encore fut abattue, le terrain nettoyé, et le brasier éteint. Le dommage avait été peu de chose ; mais les boisiers, nourris par l’exploitation de