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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/924

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jusqu’au pied des grands arbres dont il effleurait les troncs noueux. Bon-Affût s’était arrêté les deux mains appuyées sur son fusil. — Encore quelque vacher du diable qui aura allumé une bourrée aux bords des traînes ! dit-il. Si on ne débarrasse point la forêt de ces fainéans, nous n’aurons bientôt plus que des bois-arcis.

Sans compter que c’est nous autres qu’on accuse de tous les dégâts, fit observer Bruno.

— Le garçon dit pourtant vrai ! reprit le braconnier en me regardant. Demain les gardes assureront que le feu a été mis par les coureurs de bois, comme si le monde avait coutume de brûler son champ et sa maison !

Je déclarai que le forestier alsacien ne manquerait point en effet de regarder l’accident comme une nouvelle malice du mau-piqueur, et que celui-ci ferait sagement d’éviter sa rencontre, s’il ne voulait s’exposer à quelques semaines de retraite forcée dans la prison de Savenay.

— Moi en prison ! interrompit Bon-Affût, qui releva sa canardière par un geste instinctif et menaçant ; c’est impossible ! J’ai besoin du couvert pour vivre. En prison ! que le diable me torde si je n’en userais pas les murs avec mes ongles ! C’est dans la forêt que j’ai toutes mes connaissances ; faut que j’y reste… pour la verdaude… et pour d’autres encore !… Mais monsieur a raison, pas moins ; il est inutile de s’arrêter ; d’autant que nous ne pouvons rien contre le feu. Si le vent reste où il souffle, il n’y a d’ailleurs pas de danger ; la forêt se tiendra bien. Seulement faut rebrousser chemin, vu qu’ici on ne peut plus passer, et que nous sommes enfermés entre le feu et l’eau.

Nous retournâmes vers l’entrée de la clairière ; mais, près d’y arriver, Bruno, qui marchait en avant, revint vivement sur ses pas. — Qu’y a-t-il ? demanda le braconnier en s’arrêtant.

— J’ai vu quelqu’un dans la foulée, répliqua le jeune garçon à voix basse.

Nous reculâmes jusqu’à l’ombre projetée par une touffe de saules qui bordaient l’étang, mais trop tard pour échapper aux regards de Moser et des deux gardes, qui venaient de déboucher dans la clairière.

— Nous sommes pris ! dit le chasseur d’abeilles en voyant l’Alsacien nous montrer du doigt.

— Pas encore ! murmura Bon-Affût caché derrière le buisson, et dont j’entendis craquer la batterie.

Les forestiers continuaient à marcher sur nous avec précaution ; ils ne pouvaient avoir aperçu le braconnier, qui, dès le premier instant, s’était accroupi dans l’ombre. Je fis comprendre rapidement à Bruno que le seul moyen de dérober la présence de Bon-Affût et d’éviter une lutte dangereuse était de marcher à leur rencontre. Il se débarrassa à l’instant de sa trompe de chasse qu’il laissa glisser sur l’herbe près