Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/923

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pu avoir tout seul une pareille idée… Mais monsieur ne voudrait point faire de peine à un pauvre homme…

— D’autant que je sais à qui il destine la chasse, répliquai-je.

Et je lui racontai comment j’avais entendu la promesse faite à la Louison par le braconnier ; je lui annonçai en même temps que doser était dans la forêt avec les gardes. Un peu effrayé pour Bon-Affût, qui se croyait à l’abri de toute poursuite grace à son stratagème, Bruno voulut aller l’avertir : j’avais perdu mon orientation à travers les bouées, et, dans la crainte de m’égarer de plus en plus, je me décidai à le suivre. Le chasseur d’abeilles ne prit ni par les avenues, ni par les sentiers ; il coupa droit vers le lit d’un ruisseau desséché que nous longeâmes quelque temps sans bruit sur une jonchée de feuilles humides et cachés par les touffes de coudriers. Nous atteignîmes ainsi un gîte très fourré où le braconnier venait également d’arriver avec un chevreuil. Bruno lui expliqua rapidement notre rencontre et la présence des forestiers dans le bois. J’indiquai le plus exactement qu’il me fut possible la direction que je leur avais vu prendre et le carrefour où ils m’avaient donné rendez-vous. Le chercheur de miel fit observer que leur route devait les éloigner de nous.

— S’ils la suivent ! objecta Bon-Affût ; mais ils auront entendu, comme monsieur, ma canardière chanter sous le couvert : en se dirigeant sur le son, ils vont arriver par la rabine de la Hubiais, et avant dix minutes nous les aurons sur nos talons. Le plus sage est de tourner vers la brande et de filer par la clairière de la petite Fougeace.

À ces mots, sans attendre notre réponse, il reprit le chevreuil dont Bruno avait lié les pieds, le jeta sur son épaule et se mit en marche. Au sortir du fourré s’ouvrait une vaste bruyère sans ombrages, dans laquelle il fallut s’engager. Toutes les étoiles avaient disparu du ciel ; un vent froid s’était élevé ; on apercevait à travers la brume nocturne les lisières de la forêt, qui semblaient ourler la brande d’un pli plus sombre, et d’où sortait la triste rumeur du vent dans les feuilles. De temps en temps retentissaient dans la nuit des cris de loups affamés auxquels répondaient comme un écho les hurlemens des chiens dans les villages. Bon-Affût rentra enfin sous le couvert, et, après avoir traversé une jeune vente, tourna vers la clairière de la Fougeace. Nous commencions à côtoyer le long étang qui la ferme à gauche, quand une grande clarté nous apparut de l’autre côté dans les arbres. Des vapeurs lumineuses montaient sous les voûtes de verdure, puis disparaissaient derrière les tourbillons d’une fumée blanchâtre que pailletaient des étincelles.

— Le feu ! s’écria Bon-Affût, le feu est à la futaie !

Et il courut avec nous vers la clairière. Nous vîmes alors que l’incendie n’avait encore gagné que les lisières. Le feu allait de buisson en buisson