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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/922

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son fusil, et j’entrai dans une étroite foulée qui me conduisait à la partie la plus solitaire de la forêt. J’avançais avec difficulté sur un terrain marécageux, où le pied glissait à chaque pas. La clarté stellaire donnait à l’ensemble de la futaie je ne sais quel aspect chimérique : tantôt des lueurs filtrant à travers l’ombrage couraient devant moi sur l’herbe fine à la manière des follets, tantôt de vieux arbres desséchés se dressaient aux angles des bouées comme des fantômes qui agitaient à la brise leurs linceuls de lierre ; mille rumeurs couraient dans l’air, des cris sans nom sortaient des tanières creusées sous les racines, des soupirs étouffés descendaient du haut des cimes ; on sentait vivre autour de soi un monde inconnu et invisible. Le cor avait cessé de retentir ; mais depuis quelque temps il me semblait entendre, au milieu des murmures de la nuit, un bruit de pas que trahissait de plus en plus le craquement des branches mortes et des glands desséchés. Enfin, à l’entrée d’un placis, j’aperçus distinctement une ombre tenant à la main une trompe de chasse : elle émergeait comme moi de l’obscurité, et entrait dans l’espace éclairé. Au léger cri que je laissai échapper, elle se retourna de mon côté, puis s’élança vers le centre du placis, où elle disparut derrière un obstacle que je pris d’abord pour un rocher ; mais, en approchant, je reconnus un chêne gigantesque, dont le tronc vermoulu avait fait jaillir à quelques pieds de terre un taillis de rameaux. Après avoir vainement tourné autour du colosse sans pouvoir atteindre l’ombre fuyante, je revins brusquement sur mes pas, et je me trouvai en face du porteur de trompe, qui n’était autre que Bruno. En me reconnaissant, il parut plus surpris qu’effrayé ; mais j’étais un peu en colère de l’émotion que la plaisanterie m’avait causée, et je lui mis la main au collet. — Parbleu ! je tiens cette fois le mau-piqueur ! m’écriai je, et je veux le faire connaître aux gens de la coupe.

— Au nom du Christ ! ne le faites pas, monsieur, interrompit le chercheur de miel d’une voix troublée, ce serait me perdre à jamais… et d’autres avec moi.

— Qui cela ? demandai-je.

Il hésita.

— Notre musique ne porte dommage à personne, reprit-il en évitant de répondre ; nous avons seulement voulu faire causer les gens…

Un coup de feu l’interrompit ; il s’arrêta court d’un air déconcerté.

— Voici qui vous donne un démenti, maître Bruno, répliquai-je.

— Ce sont les gardes qui tirent en rentrant, balbutia le jeune garçon.

— Les gardes suivent une direction opposée, repris je, et je gage que les gens qui ont entendu parler les fusils de la forêt reconnaîtraient plutôt la voix de celui de Bon-Affût.

Bruno me regarda.

— Ah ! il faut que quelqu’un ait averti monsieur, s’écria-t-il ; il n’aurait