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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/921

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Voulez-vous donc qu’on vous prenne pour des lâches ? Allons, en avant ! vous dis-je, et veillez à vos fusils.

Les gardes ne dirent mot, et nous prîmes notre chemin vers la futaie. Moser se dirigeait sur le son du cor, qui devenait à chaque instant plus distinct. Ses hallalis ne ressemblaient en rien aux airs de chasse contemporains : c’étaient des appels prolongés et plaintifs, entrecoupés de fanfares furieuses, mais dont le rhythme antique rappelait les airs de la vieille France. Le mau-piqueur paraissait venir à notre rencontre par un sentier parallèle à celui que nous suivions. Bientôt le cor éclata à notre droite et de si près, que nous en paraissions à peine séparés par quelques buissons. Moser tourna brusquement de son côté ; mais à l’instant même nous l’entendîmes retentir à notre gauche. Le forestier surpris s’élança dans la nouvelle direction ; l’hallali passa aussitôt à droite, plus éclatant que jamais. Cette fois, Moser lui-même s’arrêta désorienté, et demanda aux gardes s’il y avait dans la forêt des échos tous deux répondirent négativement ; ils nous firent même remarquer que le son du cor avait de nouveau changé de place et se faisait entendre derrière nous. L’Alsacien allait rebrousser chemin, quand nous le distinguâmes en avant. Le son se maintint dans cette direction, que nous suivîmes quelque temps, mais avec des intermittences qui continuaient à nous égarer. Parfois on eût cru le corneur nocturne à quelques pas : dans d’autres instans, il nous paraissait perdu à l’autre extrémité de la forêt. Les deux gardes nous suivaient dans un saisissement que trahissait leur haleine haletante. Quand nous nous arrêtâmes enfin au milieu d’un carrefour sauvage, ils se mirent à regarder autour d’eux avec une épouvante qu’ils ne cherchaient plus à dissimuler.

— C’est aller volontairement à l’encontre du malheur ! dit le plus vieux d’une voix altérée ; le forestier doit savoir à cette heure que nous n’avons pas affaire à des hommes, et la raison nous dit de retourner aux huttes.

Moser ne répliqua rien. Le corps penché et l’oreille ouverte à toutes les brises de la nuit, il semblait étudier depuis quelque temps avec une attention particulière les hallalis du mau-piqueur ; il se redressa enfin et se tourna de notre côté. — J’ai le mot de l’énigme, dit-il vivement ; les sons éloignés sont plus nets et plus forts que ceux qui retentissent à quelques pas : ce n’est ni le même musicien ni le même instrument ; il y a évidemment deux trompes, et voilà une heure qu’on se moque de nous !

Quelque vraisemblable que fût l’explication, elle ne put persuader nos compagnons, qui se refusèrent positivement à explorer l’un des côtés de la forêt, tandis que Moser et moi aurions parcouru l’autre. L’Alsacien dut se résigner à les conduire dans une des directions, en me laissant prendre seul la route opposée. Un des gardes me donna