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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/920

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— Par la raison qu’ils seraient allés au-devant de la mort, reprit le boisier qui avait déjà parlé : la venue du mau-piqueur est toujours un méchant signe ; mais quiconque raconte la chasse n’a qu’à faire préparer sa bière, car ses heures sont comptées.

— Eh bien ! j’en courrai la chance, dit Moser, et que le diable me brûle si je ne force vos damnés à me montrer leurs ports d’armes !

Tous les assistans se récrièrent ; le vieillard secoua la tête. — Il ne faut pas jouer avec les morts, dit-il, Dieu a fait les parts ; il a donné le jour aux hommes et la nuit aux mauvais esprits. C’est d’un cœur trop fier d’aller contre sa volonté, et, si vous avez un bon patron dans le ciel, il vous épargnera cette épreuve.

— J’attends au contraire qu’il me l’accorde, dit Moser. Depuis quinze ans que je marche sous le couvert, je n’y ai trouvé que des braconniers de ce monde-ci : j’aurais plaisir à en rencontrer enfin quelques-uns de l’autre ; mais vous verrez que la chasse aura été remise, et que le diable nous trouvera trop à jeun et trop éveillés pour faire retentir la trompe du mau-piqueur.

Nul ne répondit, il y eut une pause. La hutte était enveloppée de ce grand silence de la solitude à peine entrecoupé par le bruit du vent et la rumeur des eaux. Tout à coup un son de cor s’éleva, grandit, courut le long des rabines, et vint éclater à la porte de la cabane. L’effet fut terrible et soudain. Hommes et femmes se levèrent d’un seul mouvement. Moser me regarda avec surprise ; il y eut un court silence, puis l’appel de la trompe se répéta plus vif et plus rapproché. — C’est, lui ! c’est lui ! murmurèrent toutes les voix. Le forestier s’était levé. — Il est clair que quelqu’un s’amuse à nos dépens, dit-il avec une impatience irritée ; reste à savoir qui rira le dernier.

Et se tournant vers ses deux compagnons : — En route ! ajouta-t-il ; le mau-piqueur me semble un peu enroué, nous allons tâcher de lui éclaircir la voix.

Les gardes, qui s’étaient levés, se regardaient avec inquiétude, et le son du cor continuait à retentir avec une force croissante ; tous les boisiers s’étaient rassemblés autour de la cheminée, où ils parlaient à voix basse. Moser attendait près de la porte en examinant la batterie de son fusil. Enfin ses compagnons le rejoignirent, mais d’un air qui trahissait leur trouble. L’Alsacien leur demanda s’ils avaient peur.

— On peut craindre sans honte ce qu’on ne comprend pas, dit le plus âgé avec humeur, et, pour mon compte, je me demande ce que nous allons faire à cette heure dans la forêt.

— Votre devoir ! répliqua Moser durement ; savez-vous ce que cache cette mauvaise plaisanterie dont on veut nous effrayer ? êtes-vous sûrs qu’elle ne serve point à quelque maraudeur pour ravager les ventes ? Le bois nous est confié, nous devons le surveiller comme notre enfant.