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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/913

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collègue ni le chef ; je fis connaître le motif de mon excursion dans la forêt, et je demandai au fermier le chemin qu’il fallait prendre pour arriver aux huttes des boisiers. Bon-Affût, qui avait jusqu’alors écouté sans rien dire, mais que mes déclarations avaient sans doute rassuré, répondit qu’il allait du côté de la grande coupe, et que je pouvais le suivre.


II. – UNE NUIT DANS LA FORÊT.

Après avoir traversé avec quelque peine les lisières des placis tout encombrées de ronces et de buissons, nous arrivâmes à la vieille futaie. Je fus involontairement saisi de la grandeur religieuse de ces mille arceaux de feuillage entremêlés comme les voûtes d’un palais mauresque, et dont les troncs moussus formaient la verte colonnade. Ici, la solitude n’invitait pas à l’idylle comme celle que j’avais traversée quelques heures auparavant, mais à la vie hasardeuse et mâle. Animé par l’air plus pur, attiré par les perspectives mobiles et infinies qui s’ouvraient de tous côtés, sentant la marche plus facile sur ces tapis de feuilles en poussière, on arrivait à comprendre l’espèce de délire qui, vers le XIIe siècle, s’empara de la noblesse entière et la poussa dans les forêts au milieu des chevauchées, des aboiemens de meutes et des hallalis de veneurs. Alors les bois, pareils à une marée montante, envahirent partout les champs et les villages. En Normandie, un seul gentilhomme fit disparaître trente-deux paroisses pour planter une chasse ; au Gavre, le flot de verdure avait également expulsé les hommes : il fallut des lois pour préserver les seigneurs des séductions du couvert. Je subissais à mon tour et je comprenais ces irrésistibles attiremens de la forêt. Plus je me plongeais sous ses ombres mouvantes, plus leur fraîcheur embaumait mon sang, fortifiait mes membres et m’excitait à poursuivre. Je me sentais une vigueur enivrée qui m’eût fait prendre volontiers pour devise le cri de force et de jeunesse adopté par les Byrons d’Angleterre : En avant !

Le braconnier, à qui j’essayai d’expliquer ce que j’éprouvais, m’avoua que hors du couvert il ne respirait jamais qu’à moitié. Fils d’un boisier de Camore, il était né et avait grandi dans la forêt. Les ombrages étaient pour lui ce qu’est la mer pour le matelot ; il en aimait le murmure et la couleur, il en connaissait tous les mystères. Après avoir suivi les sentes quelques instans, il prit sa direction par des ouvertures où les branches brisées indiquaient la passée des sangliers. Nous traversions à vol d’oiseau les fourrés et les brandes. Au milieu de ces mille bouées (bosquets) qui entrecoupent les jeunes ventes de tant d’ombres et d’éclaircies, que l’œil s’égare dans leurs inextricables détours, il marchait tout droit et sans regarder, comme si une