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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/909

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découvrit en l’avançant à portée de la jeune fille ; vous pouvez en manger à votre appétit.

Michelle l’écarta de la main. — Non, non, reprit-elle, il n’y en a point trop pour la trouvée ! Prends garde seulement que le sucre de chêne ne lui tourne dans le sang, ses roussures pourraient grandir, et son visage prendre la couleur d’un coin de beurre de Nozay. — Elle accompagna cette plaisanterie rustique d’un nouvel éclat de rire ; le chercheur de miel secoua la tête. — Vous êtes méchante, la Michelle, dit-il d’un ton fâché ; ceux qui ont bon cœur ne raillent pas les misères que Dieu nous a faites. Si la Louison n’est ni belle, ni de grand courage, elle n’a pas moins ses mérites.

— On sait bien que tu en es amoureux, mon pauvre moissonneur de noisettes ! dit Michelle toujours plus aigre.

— Ceci est une menterie, reprit Bruno plus vivement : la Louison n’a point l’âge pour qu’on l’épouse, et par ainsi je ne puis pas en être amoureux ; mais c’est la vérité que je lui veux du bien, parce qu’elle a une bonne ame, ce qui est encore, je vous le dis, la Michelle, plus profitable et plus rare que la beauté. J’ai aidé la Rousse à marcher quand elle n’était guère plus haute qu’un fagot couché ; je l’ai retirée dit grand étang, déjà si noyée qu’elle avait perdu la voix ; on sait bien que tout ça attache, et il n’est point juste de nous tourmenter pour une honnête amitié.

— Eh bien ! eh bien ! s’écria la boisière, sait-il donc parler à cette heure, lui qui d’ordinaire n’a pas plus de voix qu’un hanneton ? Allons, ajouta-t-elle en voyant le mouvement d’impatience du jeune garçon, ne vous retournez pas vers moi avec l’air d’un sanglier qu’on est venu tracasser dans sa fougeace. Voici la maison des Louroux, pauvre innocent, et, si je ne me trompe, la Louison a senti l’odeur du miel, car je l’aperçois devant la porte qui vous attend pour vous souhaiter la bienvenue.

Une fillette d’environ quinze ans venait en effet d’accourir sur le seuil. Ce qu’en avaient dit Bruno et Michelle m’avait préparé à une laideur exceptionnelle ; je fus tout surpris de trouver une créature petite, frêle et un peu pâle, mais d’une physionomie si douce et d’une grace si mignonne, que dès le premier coup d’œil on était gagné. Sa chevelure, d’un roux splendide, tombait en désordre sur un cou dont la blancheur de marbre défiait le hâle et le soleil. Ses yeux bleus et un peu ronds avaient je ne sais quoi d’étonné, comme ceux d’un enfant qui s’éveille ; ses traits suaves étaient éclairés par un fin sourire. La seule disgrace de ce charmant visage adolescent était les rousseurs auxquelles la boisière avait fait allusion. Louison nous salua avec une politesse agreste.

— Quoi donc ! demanda ironiquement ma conductrice, c’est-il aujourd’hui