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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/907

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ce sera une occasion de voir la ferme des Louroux en passant, et de savoir si les cheveux de la Louison ont changé de couleur.

— C’est une parente ou une amie ? demandai-je.

— La Louison ! s’écria Michelle ; eh ! fi ! Jésus ! monsieur ne sait donc pas ? C’est une pauvre créature dont le nom de famille est un nom de baptême.

— J’entends, une enfant d’hospice.

— Du tout, du tout, la Louison a été trouvée dans le bois par un homme du pays qui vit d’aventure et qu’on appelle Antoine.

— Le Bon-Affût ?

— Juste ! Monsieur le connaît ?

— Je l’ai vu ce matin pour la première fois.

— Eh bien donc ! le Bon-Affût est arrivé ici, voilà quinze ans, pas loin, portant dans sa peau de chèvre l’enfançon qu’il avait soi-disant trouvé à un des carrefours de la forêt ; mais ceux qui l’ont reçu disent qu’il ne criait point la faim comme un nourrisson abandonné, et que, pour sûr, le braconnier le tenait de la mère.

— Et il l’a fait élever ?

— A la ferme de la Magdeleine, où on la garde depuis, bien que ce soit une rousse et pas trop vaillante ! Mais les Louroux ont des affaires avec Antoine, et, comme il protége la Louison, on lui passe ses mièvreries. Monsieur n’aura pas à s’étonner s’il retrouve là-bas le braconnier avec la petite.

— N’est-ce pas lui qui vient de ce côté ? demandai-je en montrant quelqu’un dont on apercevait la silhouette à travers les branches d’une jeune vente.

— Lui ! répéta Michelle, qui se pencha sur le cou de son cheval. Eh ! non pas ! c’est Bruno ! Monsieur doit avoir entendu parler à l’auberge de Bruno, le chasseur de miel de la forêt. Gage qu’il va aussi à la Magdeleine ! Eh ! Bruno ! tournez un peu la tête par ici ; vous pouvez nous voir sans impolitesse.

Celui à qui s’adressait cet appel venait de paraître au coude du chemin, et se retourna vers nous en souriant. C’était un jeune garçon dans toute la fleur de la première virilité, et dont les haillons semblaient trahir plutôt que voiler la beauté. Un chapeau de paille aux bords frangés retombait sur sa chevelure bouclée ; une veste trop étroite dessinait son buste et ses bras bien attachés ; un pantalon de toile en lambeaux laissait voir des jambes nerveuses qui eussent fait l’admiration d’un statuaire. La force dominait dans cet ensemble plein de grace, mais la force jeune et souple de l’adolescence ; on eût dit un de ces arbres à la fine écorce, au feuillage foncé et aux branches hardies qui poussent d’un seul jet dans les terres généreuses. Il portait un vase de bois à couvercle mobile retenu sur l’épaule par une courroie.