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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/906

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la paroisse, sans quoi ce mot-là l’eût fait ruer ! Vous ne savez donc pas qu’en sortant du paradis terrestre, Adam et Ève arrivèrent juste au fond de cette grande ravine où vous voyez le Gavre, que l’endroit leur parut trop avenant pour aller plus loin, et qu’ils bâtirent là, dans la crotte, la première ville du monde. M. le maire doit en avoir la preuve dans ses paperasses timbrées, et les enfans de cinq ans vous conteront la chose. Aussi méprisons-nous ici les gens de Vay, de Rozet et, de Plessé, qui ne sont que des paysans, tandis que ceux du Gavre ont toujours passé devant Dieu pour les premiers bourgeois de la création.

Tout en causant, nous avions atteint la forêt, et nous commencions à cheminer sous une jeune vente de chênes : ce nom de vente est donné aux divisions qui forment les triages de la forêt, au nombre de quatre cents ; elles sont soumises à des coupes calculées qui constituent le système d’aménagement.

Après avoir pris une des dix grandes avenues ou rabines qui aboutissent au point central, nous tournâmes par les foulées. Le feuillage de chêne, qui dominait dans ces longues routes de verdure, était entrecoupé çà et là de merisiers, de trembles et d’alisiers. Au-dessous, les aigrasses ou pommiers sauvages tordaient leurs rameaux noueux, et le nerprun dressait ses faisceaux de branches fines destinées au vannier. Le pas des chevaux résonnait à peine sur la mousse ; l’air, plus frais et plus léger, avait une sorte de saveur agreste qui se communiquait à tout l’être, et me donnait une facilité de vivre jusqu’alors inconnue. En se sentant plus loin des hommes, on se sentait plus près de l’œuvre de Dieu ; on en percevait par tous les pores la sève fortifiante, on s’y trouvait plongé. Le silence même de la forêt était traversé par mille souffles mélodieux et animés : ici, c’étaient les roucoulemens des tourterelles, les martellemens cadencés du pivert, les sifflemens des grives ou la joyeuse chanson des bergeronnettes ; là, le murmure de l’eau parmi les glaïeuls, les soupirs du vent dans le feuillage, le bourdonnement de l’abeille, ou la rumeur confuse de mille insectes invisibles ; partout enfin le bruit du grand flot de vie qui vient de Dieu, passe sans cesse et se renouvelle toujours. Lorsque nous eûmes atteint les nouvelles ventes, la forêt perdit son aspect solitaire : l’homme reparaissait comme d’habitude par la trace de récens ravages. Des arbres fraîchement équarris jonchaient çà et là le sol, des ornières déchiraient l’herbe fine des placis, et l’on entendait les clochettes des vaches qui broutaient les jeunes pousses. Je demandai à ma conductrice si le baraquement des boisiers était encore éloigné.

— Assez pour qu’on ne puisse en voir la fumée, répondit-elle ; il a fallu se détourner du droit chemin afin de conduire monsieur à la Magdeleine.

Je m’excusai de l’avoir retardée. — Ne vous en inquiétez point, reprit-elle ;