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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/904

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très usée, d’un pantalon de berlinge et de souliers à semelles de bois, portait en bandoulière une poche de toile qui affectait la forme d’un carnier. Son regard, promené autour de lui d’un air d’insouciance, glissa sur nous sans paraître s’arrêter, puis il se mit à siffler en tourmentant de la pointe de son bâton la terre battue qui servait de plancher. Quand l’aubergiste lui tendit la gourde remplie, il n’en paya point le prix, mais il fit un geste d’intelligence auquel la femme répondit par un signe de tête, gagna la porte et disparut.

— Vous ne connaissez point cet homme ? demandai-je à Moser, qui venait, comme moi, de s’approcher du seuil pour suivre des yeux le paysan.

Moser fit un signe négatif et descendit les deux marches de l’entrée pour voir la direction que prenait l’homme à la veste verte.

— Il va vers la forêt, dit-il au bout d’un instant.

— Où pourrait-il aller ? répliquai-je ; la forêt est ici le champ commun où tout le monde moissonne.

— Mais tout le monde n’y fait pas la même récolte.

— J’ai trouvé en effet quelque chose de particulier dans la tournure de ce visiteur silencieux.

— Avez-vous remarqué qu’il n’était point chaussé de sabots, mais de galoches plus commodes pour la marche et qui laissent la même empreinte ? Les autres paysans vont jambes nues, tandis qu’il porte des guêtres de cuir pour se défendre des épines du fourré ; leur veste est brune ou bleue ; la sienne est verte, afin de se confondre plus facilement avec les feuilles. Son carnier de toile pourrait passer pour une pannetière sans les taches de sang qu’on y voit encore, et ses mains seraient celles d’un laboureur, si elles n’avaient point été noircies par la poudre du bassinet.

— Ainsi vous croyez que nous venons de voir un braconnier ?

— De la pire espèce, et je me tromperais fort si ce n’était celui qui dépeuple depuis dix ans la forêt, et qu’on a signalé à l’administration.

— Vous le nommez ?…

— Antoine, ou plus communément Bon-Affût.

La cabaretière, qui rangeait ses bouteilles, se retourna à ce mot en tressaillant.

— Vous voyez que j’ai touché juste, dit l’Alsacien, à qui ce mouvement ne put échapper ; notre vagabond est en compte-courant avec le Cheval-Blanc, et paiera un de ces jours sa provision d’eau-de-vie en gibier.

Notre hôtesse commençait à protester par un de ces flux de paroles que les paysannes prennent pour des raisonnemens, quand l’arrivée d’une jeune boisière vint heureusement l’interrompre. Ce nom de boisier n’appartient, à vrai dire, qu’aux navreurs de cercles et d’échalas,