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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/827

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touchons à l’époque critique où ses mœurs vont de plus en plus se dépraver, et où il va commencer à prendre les habitudes de férocité goguenarde qui font aujourd’hui le fond de son caractère. Swift, vers 1728, nous le montre déjà sur cette pente, dans une satire en vers à l’adresse d’un whig brouillon et malfaisant, Richard Lighe, qu’il met aux prises, sous le nom de Timothy, avec un pauvre infirme nommé Mad Mullinix, bien connu dans les rues de Dublin pour ses opinions tories. Celui-ci compare son adversaire à un malicieux Polichinelle, et nous fait connaître par occasion quelques-uns des puppet-shows que l’on représentait alors avec le plus de succès à Dublin :


… Tim, vous croyez être le fléau des tories, vous vous trompez ; vous êtes leurs délices. Ce serait si vous changiez de rôle, si vous deveniez grave et sérieux, que vous leur causeriez un poignant chagrin ; mais, Tim, vous avez un goût que je connais : vous allez voir souvent les marionnettes. Ne remarquez-vous pas quel malaise éprouvent les spectateurs, tant que Punch reste derrière la scène ? Mais, dès qu’on entend sa voix rauque, comme on s’apprête à se réjouir ! — Alors l’auditoire ne donnerait pas un fétu pour savoir quel jugement Salomon va prononcer, ni quelle est la véritable mère, ou celle qui prétend l’être. — On n’écoute pas davantage la pythonisse d’Endor. — Faust lui-même a beau traverser le théâtre, suivi pas à pas par le diable, on n’y fait aucune attention. -Mais que Punch, pour éveiller les imaginations, montre à la porte son nez monstrueux et le retire prestement, oh ! quelle joie mêlée d’impatience ! Chaque minute paraît un siècle jusqu’au moment où il entre en scène. D’abord il s’assied impoliment sur les genoux de la reine de Saba. — Le duc de Lorraine met sans succès l’épée à la main. — Punch crie, Punch court, Punch injurie tout le monde dans son jargon. Il rend au roi d’Espagne plus que la moitié de sa pièce ; il n’y a pas jusqu’à saint George qu’il n’attaque, à cheval sur le dragon. Il empoche un millier de coups et de gourmades, sans renoncer à un seul de ses méchans tours ; il se jette dans toutes les intrigues : à quelle intention ? Dieu le sait. Au milieu des scènes les plus pathétiques et les plus déchirantes, il arrive étourdiment et lâche une plaisanterie incongrue. Il n’y a pas une marionnette faite de bois qui ne le pendît volontiers, si elle pouvait. Il vexe chacun, et chacun le vexe. Quel plaisir pour les spectateurs, eux qui ne mettent point le pied sur le théâtre, et qui ne viennent que pour voir et écouter ! Peu leur importe le sort de la jeune Sabra, et l’issue du combat entre le dragon et le saint, pourvu que Punch (car c’est là tout le beau du jeu) soit bien étrillé et finisse par assommer tous ses adversaires. — Cependant, Tim, des philosophes prétendent que le monde est un grand jeu de marionnettes, où de turbulens coquins jouent le rôle de Polichinelles (Punchinelloes). Ainsi, Tim, dans cette loge de marionnettes qu’on appelle Dublin, vous êtes le Polichinelle, toujours prêt à exciter la noise. Vous vous agitez, vous vous démenez, vous faites un affreux sabbat ; vous jetez à la porte vos sœurs les marionnettes ; vous tournez dans un cercle perpétuel de malices, semant la crainte, l’anxiété et la discorde partout ; vous vous lancez, avec des cris et des grimaces de singe, au milieu de toutes les affaires sérieuses ; vous êtes la peste de votre clan, où chaque