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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/824

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Il peut arriver qu’une bûche porte un diadème, qu’une poutre occupe la place d’un lord ; une statue peut avoir le sourcil froncé et nous tromper par un air pensif.

Voici d’autres gens qui entreprennent des actes dont ils ne prévoient pas la fin ; ils obéissent à l’impulsion des fils qui les mènent ; les paroles qu’ils prononcent ne leur appartiennent même pas [1].

Trop souvent, hélas ! une femme impérieuse usurpe la souveraineté. Combien de maris boivent la coupe de la vie troublée et rendue amère par une Jeanne !

Bref, toutes les pensées que les hommes poursuivent, plaisirs, folies, guerre ou amour, la race imitatrice des pantins nous les montre en elle. Ils s’habillent, parlent et se meuvent comme des hommes.

Continue, grand Stretch [2], d’amuser les mortels d’une main habile, et de te moquer d’eux ! Et quand la mort tranchera le fil de ta vie, tu recevras pour récompense tout ce qui flatte l’orgueil d’une marionnette.

On taillera ton image dans un chétif morceau de chêne ; le ciseau fera vivre ta mémoire ; l’avenir proclamera ton mérite ; la postérité connaîtra les traits de ton visage et se plaira à répéter ton nom.

En attendant, dis à Tom[3] que c’est perdre le temps que d’esquisser une farce avant d’avoir consulté le miroir de la nature. Dis-lui que des pointes ne suffisent pas pour composer une scène ingénieuse, et que la pédanterie n’est pas l’enjouement.

Quant à vouloir réduire les hommes à l’état de bois inerte et les forcer de marmoter des formules mystiques, c’est faire visiblement violence à la chair et au sang : un tel dessein dénote une félure dans le cerveau.

Celui qui essaiera de pousser le raffinement plus loin que toi, et voudra changer ton théâtre en une école, sera éternellement le jouet de Polichinelle, et doit se tenir pour le plus grand des fous.

Cette prétention des marionnettes à se transformer en un spectacle grave, sérieux et moral, que Swift voyait poindre avec humeur, ne tarda pas à grandir et à se développer, aidée des tendances déclamatoires et philosophiques de l’époque. Fielding, grand ami du naturel et en particulier de maître Punch, qu’il a fait agréablement parler dans une comédie de sa jeunesse, où il a, par parenthèse, introduit un puppet-show tout entier [4], s’est très finement moqué de cette ambition

  1. Swift semble traduire ici le vers très heureux qui termine la pièce latine d’Addison sur les puppet-shows :
  2. Stretch était probablement un directeur de marionnettes de Dublin.
  3. C’est ici un conseil amical donné par Swift au docteur irlandais Thomas Sheridan, ou plutôt à son jeune fils, nommé aussi Thomas, pour le détourner du goût précoce qu’il montrait pour le théâtre. Ces deux Sheridan, hommes d’esprit et de mérite, l’aieul et le père de l’illustre Richard Brinsley Sheridan.
  4. Cette petite pièce de Fielding, jouée à Hay-Market en 1729, et reprise, quelques années plus tard, à Drury-Lane, est intitulée the Author’s farce, with a puppet-show, call’d the Pleasures o f the town ; elle est en trois actes et mêlée de couplets, dans le goût des petites pièces de Lesage et de giron.