Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/809

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Les deux puppet-shows placés dans les œuvres de Ben Jonson nous fournissent un exemple de l’un et de l’autre mode de représentation. Le masque joué par les marionnettes, qui termine the Tale of a tub, est exécuté suivant le procédé que je considère comme un legs fait aux bateleurs du moyen-âge par les derniers pantomimes de l’antiquité. Ce procédé consiste en une action muette, expliquée par une exposition verbale ou une cantilène narrative, ce que les Anglais appellent un pageant, et ce dont Cervantes nous a laissé une si charmante description dans le spectacle que maître Pierre, le titerero, donne à la compagnie rassemblée dans une venta de la Manche [1]. Le masque, dans the Tale of a tub, se compose de cinq motions ou tableaux, qui passent sous les yeux des spectateurs, à la manière des ombres chinoises, derrière un transparent. Le maître du jeu, tenant à la main une baguette garnie d’argent et armé du sifflet de commandement (whistle of command), se montre en avant du rideau, et expose dans un court programme la marche de la pièce ; puis il tire le rideau et raconte chacun des incidens à mesure qu’ils se produisent, nommant chaque personnage à son entrée, et indiquant avec sa baguette (virge of interpreter) les divers mouvemens que font les acteurs [2]. Dans l’autre comédie de Ben Jonson, the Bartholomew Fair, la mise en scène du puppet-show qui la termine est tout-à-fait différente. Ici les marionnettes parlent, je veux dire qu’une voix officieuse parle pour elles dans la coulisse. On donne en Angleterre le nom d’interpreter tant à celui qui fait le récit et explique les gestes qu’à celui qui parle pour les puppets derrière la toile du fond. Plusieurs comédiens anglais ont commencé leur carrière, et beaucoup d’autres l’ont tristement achevée dans cette modeste fonction. Parmi les cruelles extravagances dont Hamlet afflige l’amour d’Ophélia, on remarque cette blessante réplique :

OPHÉLIA


En vérité, un chœur n’annoncerait pas mieux que vous chaque personnage, seigneur !

HAMLET.


Oh ! oui, je pourrais fort bien servir d’interprète entre vous et votre amant dans un jeu de marionnettes !

OPHÉLIA.


Vous êtes bien piquant aujourd’hui, monseigneur.

Shakspeare s’est servi une autre fois de cette locution dans les deux Gentilshommes de Vérone ; mais là, c’est un clown qui parle [3]. Le directeur du puppet-show s’acquittait ordinairement lui-même de l’office

  1. La Mancha de Aragon, dit le ventero en parlant de la contrée qu’il habite. Voyez Don Quijote, part. II, cap. 25.
  2. A Tale o f a tub. Works of Ben Jonson, t. VI, p. 220-241.
  3. The two Gentlemen of Verona, acte II, sc. I.