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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/792

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dans l’artiste qui le pratique, dans l’auditoire qui s’y abandonne, une sensibilité d’organes et une souplesse d’imagination si promptes, n’eût point obtenu auprès de populations moins flexibles et sous le ciel plus rigide de Londres, d’Amsterdam et de Berlin, autant de succès qu’en Grèce, en Italie, en France et en Espagne.

Il n’en a cependant pas été ainsi, et je puis annoncer dès à présent, sans craindre d’être démenti par les faits dont l’exposition va suivre, que les peuples d’origine germanique, que l’on regarde communément comme doués d’une trempe d’esprit plus ferme et plus sérieuse que la nôtre, ont accepté les données fantastiques de ce trompe-l’œil théâtral avec la même facilité crédule et la même docilité d’émotions que les peuples plus impressionnables dont nous nous sommes occupés jusqu’ici. Oui, nous allons rencontrer nos petits comédiens de bois aussi aimés, aussi choyés, aussi facilement compris sur les bords de la Tamise, de l’Oder et du Zuyderzée qu’à Naples, à Paris ou à Séville. Nous aurons même occasion de remarquer que les Anglais et les Allemands ont quelquefois porté dans ce badinage un fonds de sérieux et de gravité qui est sans doute un trait de leur caractère national.

Quant à l’Angleterre en particulier, le goût de ce genre de spectacle y a été si généralement répandu, qu’on ne trouverait peut-être pas un seul poète depuis Chaucer jusqu’à lord Byron, ni un seul prosateur depuis sir Philip Sidney jusqu’à M. W. Hazlitt, qui n’ait jeté à profusion dans ses ouvrages des renseignemens sur ce sujet, ou n’y ait fait au moins de fréquentes allusions. Les écrivains dramatiques surtout, à commencer par ceux qui sont la gloire des règnes d’Elisabeth et de Jacques Ier, ont déposé dans leurs œuvres les particularités les plus curieuses sur le répertoire, les directeurs, la mise en scène des marionnettes. Shakspeare lui-même n’a pas dédaigné de puiser dans ce singulier arsenal d’ingénieuses ou énergiques métaphores qu’il, met dans la bouche de ses plus tragiques personnages, aux momens les plus pathétiques. Je puis citer dix à douze pièces de ce poète où se trouvent plusieurs traits de ce genre : les deux Gentilshommes de Vérone par exemple, le Conte d’hiver, la première partie de Henri IV, la méchante Femme mise à la raison, la Douzième Nuit, les Peines de l’amour perdu, le Songe d’une nuit d’été, Antoine et Cléopâtre, Hamlet, la Tempête, Roméo et Juliette, le Roi Lear. Les contemporains et les successeurs de ce grand poète, Ben Jonson, Beaumont et Fletcher, Milton, Davenant, Swift, Addison, Gay, Fielding, Goldsmith, Sheridan, ont emprunté aussi beaucoup de saillies morales ou satiriques à ce divertissement populaire. Grace à ce penchant singulier des dramatistes anglais à s’occuper de leurs petits émules des carrefours, j’ai pu trouver en eux pour mon travail des auxiliaires aussi agréables qu’inattendus. Privé, comme on l’est nécessairement à l’étranger, de