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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/784

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Le comte de Casal, gouverneur d’Oporto, avait eu vent de ce qui se passait ; il avait jeté en prison quelques militaires suspects, le colonel de la garde municipale et des sergens du 9e chasseurs. Puis, se croyant le maître de la situation et de la place, il avait eu l’idée malencontreuse d’encourager ses régimens à rester fidèles en leur délivrant quinze jours de solde le lendemain même de ces arrestations. Les chasseurs et les gardes municipaux, qui les avaient assez mal prises, se sentirent encore bien plus courroucés quand ils eurent dépensé leur argent à boire, et, l’ivresse s’en mêlant, les casernes se prononcèrent dans la soirée du 24. Informé tout de suite de la bagarre au milieu de laquelle un colonel venait de périr, le comte de Casal marche sur les casernes avec un régiment d’infanterie et un escadron de cavalerie qu’il croyait à sa dévotion. Les insurgés, massés devant les portes, tiraient en l’air et criaient vive Saldanha ! Casal ordonne de les charger ; le colonel d’infanterie Moniz, qui allait tenir le rôle principal dans ce moment de tumulte, refuse de commander le feu, sous prétexte qu’on n’y voit pas clair ; la cavalerie n’obéit pas davantage. Le comte de Casal, avec une soudaineté d’intelligence et de résolution qui prouve combien il connaissait son monde, pique des deux sans plus attendre et se sauve au galop devant ses propres soldats. Le colonel Moniz, à la tête de son régiment, va délivrer l’officier supérieur et les sergens prisonniers ; la musique joue l’hymne de Saldanha, et l’on rentre paisiblement au quartier. À une heure du matin, la ville était aussi tranquille que s’il ne fût rien arrivé, et la plupart de ses habitans ne se doutaient pas même qu’il fût arrivé quelque chose et qu’ils eussent changé de maître.

Les aides-de-camp de Saldanha n’avaient cependant pas perdu leur temps on courut après lui, mais on ne savait où le trouver, et le colonel Moniz n’avait point assez d’ascendant pour contenir des troupes sur lesquelles il n’y avait guère de discipline possible. Les bourgeois d’Oporto ne mettaient plus d’espoir que dans l’arrivée du duc de Saldanha et ne demandaient qu’à le saluer comme un sauveur de la patrie, tant ils avaient peur de ces soldats sans chef. Ce fut seulement après deux jours d’angoisses que le duc fit son apparition. On l’avait rattrapé de l’autre côté de la frontière d’Espagne, et il avait aussitôt tourné bride. Il avait chevauché vingt heures de suite pour rallier à temps les troupes également insurgées dans Braga, et il entrait enfin à Oporto en triomphateur. Deux lieues en avant de la ville, sur la route par laquelle il devait passer, la foule se pressait à pied, à cheval, en voiture ; dans les rues même, on faisait la haie ; les maisons étaient tendues de draperies ; les pavillons de toutes les nations flottaient aux fenêtres sur la tête des femmes, qui agitaient leurs mouchoirs. Ce n’était pourtant que le 27 avril, le premier dimanche après celui où le maréchal duc de Saldanha, seul avec ses deux aides-de-camp sur la rive du Douro, avait été averti par ses amis les plus fidèles qu’il n’y avait point à se fier aux gens d’Oporto. Ces brusques variations caractérisent de reste la moralité des événemens et des personnes. Nous en empruntons le détail pittoresque au récit d’un témoin oculaire qui n’est pas suspect, puisque c’est un correspondant du Times.

La reine dona Maria a fait la meilleure contenance qu’elle a pu devant ces nouvelles vicissitudes. Obligée de se séparer du comte de Thomar, elle n’a consenti à subir le joug du duc de Saldanha qu’après avoir cherché à former