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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/777

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Rentrons chez nous, et passons maintenant à notre 4 mai. Sous ce ciel aussi brumeux que celui de l’Angleterre, sous cette pluie décourageante, la foule ne fait pas non plus défaut ; mais où est le mobile qui la guide, le zèle, l’idée qui la soutient ? Elle va machinalement devant elle, cherchant pour ses yeux une assez misérable pâture ; encore n’est-elle pas si occupée des jeux et des spectacles auxquels on l’invite, qu’elle ne prête de temps en temps l’oreille pour écouter si l’insurrection dont on la menace d’autre part ne sortira point des pavés au coin du premier carrefour. Paris a célébré son 4 mai sous l’impression plus ou moins sinistre de ce fameux bulletin qu’on a si heureusement désavoué, qu’il s’en est, au bout du compte, trouvé tout de suite trois au lieu d’un. Paris et la France ont éprouvé pour premier besoin, le jour anniversaire de la fondation de la république, le besoin très sincère de se garder mieux ce jour-là qu’un autre. À peine s’il y a quelques milliers de soldats ou de policemen pour défendre l’habitant de Londres contre les inconvéniens possibles de ce flot d’étrangers, pour préserver l’ordre au milieu de cette immense multitude. C’est une précaution que le gouvernement anglais a prise en considérant l’état général de l’Europe plutôt que le fond particulier du pays. Sur ce fond-là, les coups de main de l’émeute n’ont jamais eu de brillantes fortunes. L’émeute a livré, quelquefois même gagné chez nous de si redoutables batailles, qu’on ne se croit pas, qu’on n’est pas toujours en sûreté contre elle avec des armées. Et pourquoi ce peuple est-il si inquiet et si faible devant les assauts de l’émeute ? pourquoi cette inquiétude et cette faiblesse qui proviennent en lui d’une trop juste appréhension des surprises, des violences illégales, pourquoi redoublent-elles au moment même où il semble confirmer par une démonstration de plus l’ordre légal établi chez lui ? C’est qu’il ne croit pas à cette légalité, c’est qu’il n’a pas de foi dans sa constitution.

Voulez-vous savoir jusqu’à quel point l’ame de ce peuple est vide ? Regardez la fête dont il est censé se réjouir. Et d’abord ce n’est pas lui qui se la donne, pas plus qu’il ne s’est donné le gouvernement en l’honneur duquel il la célèbre. Quand l’Angleterre a convié le monde à sa grande exhibition, quand elle a résolu de décerner à l’activité humaine les splendeurs de ce triomphe nouveau, c’est que le peuple anglais devait faire lui-même les frais de l’entreprise : il s’y intéressait assez pour cela. Ce sont des souscriptions ou des spéculations particulières qui ont déjà fourni près de 2 millions sur les 4 ou à peu près qu’on a dépensés, et toute la somme sera bientôt amplement couverte. Le gouvernement n’a participé à cette œuvre gigantesque que dans une mesure très restreinte il ne lui a rien accordé de plus qu’un appui moral. Nous souhaiterions beaucoup qu’il y eût en France cet audacieux génie d’initiative ; nous commencerions, bien entendu, par l’employer aux choses de nécessité avant de lui demander ces récréations grandioses qu’il procure maintenant à l’Angleterre ; nous irions au plus pressé. Nous ne sommes même pas très sûrs que cette initiative, si jamais elle s’éveillait, s’appliquât très vivement à conserver la mémoire du 4 mai : c’est pour cela qu’il faut que l’état s’en charge, tant que l’état reposera matériellement sur cette date. L’état néanmoins peut sans doute avoir la meilleure intention possible de nous gratifier d’amusemens patriotiques dont le sens réponde à cette date mémorable ; mais il ne lui est pas donné d’exprimer avec bonheur des sentimens qui ne sont