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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/770

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nègre ébauchait des mariages partout où s’arrêtait M. Richardson, tantôt il se lamentait de n’avoir pas un certificat constatant qu’il était affranchi de l’esclavage. Or, qui aurait pu le lui donner, puisqu’il s’était enfui de chez son maître ? Une autre fois Saïd pleurait parce que les domestiques du gouverneur de Ghadamès étaient mieux habillés que lui. M. Richardson supportait ses lubies avec une patience exemplaire, se bornant à lui tirer l’oreille, comme on fait à un enfant mutin, mais charmant et adoré. Jamais Saïd n’avait pu garder un para dans sa poche ; il donnait son argent au premier venu. Quand M. Richardson partit de Ghadamès pour Ghat, le noir distribua toute la monnaie qu’il possédait. Le docteur lui ayant reproché cet excès de générosité, Saïd lui dit : « A quoi bon garder de l’argent, puisque nous ne devons pas trouver de boutiques sur notre route ? » Quand ce nègre était mélancolique, il faisait part de ses chagrins à tous venans, et, pour exciter davantage leur sympathie, il leur offrait son propre dîner et même celui de son maître ; quand il était joyeux, il aimait à répandre sa gaieté par la ville, et dans ce cas il oubliait tout-à-fait de préparer le repas du voyageur. Celui-ci, en rentrant à l’heure du souper, trouvait le foyer vide, les cendres froides, et la marmite renversée. On ne s’étonnera donc pas si, en quittant l’Afrique, M. Richardson n’a eu de regrets que pour son dromadaire, fidèle et patient animal qui l’avait porté pendant de longues marches, et qui l’avait ramené sain et sauf au port d’embarquement : « Si j’étais poète, dit-il, je lui adresserais des adieux touchans. J’ai vivement recommandé à l’Arabe qui l’a acheté de le traiter avec douceur ; il m’en a fait la promesse, et il s’est engagé à l’employer seulement comme monture. »

Un voyage tel que celui de M. Richardson n’aurait qu’un attrait stérile, s’il ne tendait pas à multiplier les relations entre les peuples et à augmenter le bien-être général. Quand l’Europe cherche à civiliser l’Afrique, elle travaille dans son intérêt propre et pour accroître sa prospérité. La nation européenne qui la première parviendra à s’ouvrir des communications fréquentes et faciles avec l’intérieur de l’Afrique verra s’augmenter considérablement sa richesse et son commerce. L’Angleterre est à la tête d’un mouvement d’exploration qui, d’année en année, devient plus marqué et obtient plus de succès. Elle y apporte l’esprit de suite qui distingue son gouvernement, et qui lui assure dans le monde une position prééminente. La régence tout anglaise de Tripoli est placée comme une tête de pont à l’entrée du désert, et les sujets du royaume britannique apportent continuellement de nouvelles pierres à l’édifice qui doit joindre, à travers le Sahara, les riches contrées du Soudan à la Méditerranée. Depuis long-temps, l’administration britannique entretient des agens dans plusieurs oasis : elle a un consul à Mourzouk ; elle vient d’en nommer un à Ghat. Son influence est donc établie déjà jusqu’à mi-chemin du Soudan, et les Anglais sont certains d’être dans une certaine mesure protégés sur cette route. Rien n’est plus digne des réflexions des hommes d’état dans tout pays que la prévoyance avec laquelle le gouvernement de la Grande-Bretagne prépare de longue main les voies à sa grandeur croissante. Ce gouvernement a les yeux sans cesse fixés sur la carte du monde pour y occuper les positions qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, doivent lui donner la prépondérance sur toutes les parties du globe. C’est grace à cette admirable prévoyance que l’Angleterre