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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/765

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L’administration ottomane, qui se montre impitoyable sur la seule question d’argent, est du reste parfaitement douce et paternelle à Ghadamès. Jamais l’on n’y voit d’exécutions sanglantes. La ville s’administre elle-même par ses principaux citoyens, elle a ses juges, et les condamnés mécontens de l’arrêt qui les atteint peuvent en appeler à la juridiction supérieure du gouverneur. Celui-ci rend la justice d’une manière toute patriarcale. M. Richardson cite un exemple des singulières notions d’impartialité de ce juge ottoman. Un jour, on amena en sa présence un Arabe, espèce d’Hercule que la rumeur publique accusait d’avoir frappé un enfant dans la rue. L’enfant témoignait par ses larmes des mauvais traitemens dont il avait été victime. Le gouverneur fit mettre l’Arabe à genoux et dit au jeune plaignant de lui rendre les coups qu’il avait reçus. Celui-ci, sans hésitation, leva sa petite main, et administra, avec une rapidité risible, cinq ou six coups de poing à son antagoniste, après quoi il si sauva à toutes jambes au milieu d’une explosion d’hilarité générale. Le gouverneur, se tournant ensuite vers le docteur Richardson, spectateur de cette scène, lui dit en se frottant les mains et d’un air qui sollicitait son approbation : « Voilà comme nous rendons la justice ! »

Ghadamès est une ville fort ancienne. On la regarde aujourd’hui comme l’antique Cydamus qui, dix-neuf ans avant l’ère chrétienne, fut prise par Cornelius Balbus. Les Romains sont, dit-on, les auteurs de fortifications dont les ruines existent encore aux environs. Au temps de Léon l’Africain, Ghadamès était fort peuplée et passait pour une cité riche : elle se gouvernait alors elle-même, quoiqu’elle payât tribut aux Arabes ; sa physionomie ne doit pas avoir beaucoup changé depuis l’établissement du mahométisme. Cette religion rend les peuples essentiellement stationnaires : l’on trouve, au sein du désert, des Pompeïa vivantes et animées. Ghadamès est bâtie dans un bois de dattiers et autour d’une source d’eau chaude qui sort de terre et se répand dans un bassin de vingt pieds de long sur quinze de large. La température moyenne de cette source est de cent vingt degrés, et il est impossible de se baigner près de l’orifice d’où elle jaillit en bouillonnant. Comme toutes les cités orientales, cette ville est composée de ruelles obscures, tortueuses, qui s’enfoncent entre des murs sans fenêtres. Dans l’intérieur de la ville, les rues sont des espèces de tunnels qui passent sous les maisons et qui conduisent à des places publiques ornées, au centre, d’un palmier en caisse, et entourées de nombreuses terrasses où se promènent les femmes. Ces petites places offrent à la population indolente de nombreux bancs de pierre : c’est là que se traitent les affaires en plein air ; c’est là que le cadi rend ses arrêts, là que le marchand noue ses opérations et règle ses comptes, là qu’on reçoit ses amis et qu’on raconte les nouvelles du jour.

L’architecture des maisons, qui s’élèvent généralement à la hauteur de trois ou quatre étages, n’est pas purement mauresque. Les habitans du Sahara ont des fantaisies architecturales qui donnent à leurs édifices un caractère particulier. Il n’y a d’ailleurs que le dessin qui puisse en donner une idée. Généralement les maisons n’ont pas d’appartemens au rez-de-chaussée ; on monte, par un escalier de pierre, dans une grande salle qui est entourée de petites chambres ; il n’est pas rare d’y entendre bêler des moutons que les habitans de