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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/763

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fauve et tachetée. » Cette comparaison est juste. On peut dire avec vérité que le Sahara est tacheté d’oasis, tant sont nombreux ces îlots de terre fertile sur le vaste océan des sables. M. Richardson ne s’était pas proposé en quittant Tripoli de limiter son exploration à quelques oasis, c’est vers le Soudan qu’il dirigeait ses pas. Il n’y est pas parvenu dans ce premier voyage ; mais il a marqué la route, fixé les étapes et préparé les logemens pour les voyageurs futurs par un séjour prolongé dans deux villes principales des oasis du Sahara, Ghadamès et Ghat.

Ghadamès est comprise dans la zone du désert qui obéit aux lois du sultan de Constantinople : elle est soumise au pouvoir absolu d’un gouverneur turc, et jouit néanmoins d’institutions municipales. C’est une cité de marchands qui se considèrent tous comme marabouts, et qui n’ont point d’instincts belliqueux. Avant la domination des Turcs, la ville de Ghadamès était sans cesse exposée aux attaques des bandits du nord et des bandits du sud : les Shanbahs, ou Arabes pillards, qui habitent la frontière septentrionale du désert ; les Touaricks, puissante nation d’aborigènes, descendant vraisemblablement des Numides, qui peuplent de nombreuses villes libres sur les confins méridionaux du Sahara vers le Soudan. Quand l’une ou l’autre de ces tribus pillardes fondait sur Ghadamès, les pacifiques habitans de la ville s’enfuyaient et laissaient dévaster leurs demeures. Malgré ces razzias assez fréquentes, ils avaient acquis quelque richesse, car leur cité était l’un des entrepôts du commerce entre Tripoli et le Soudan. Ils savaient d’ailleurs opposer leurs ennemis les uns aux autres, et, en payant aux Touaricks un léger tribut, ils obtenaient facilement leur protection contre les voleurs du nord.

Quand les Turcs s’emparèrent de la régence de Tripoli, ils occupèrent le pays de la même manière que le voyageur de la fable avala l’huître pendant la lutte des deux plaideurs. La contrée était ravagée par deux factions qui se faisaient une guerre acharnée. Telle était l’opiniâtreté des deux partis, que, pour soutenir la lutte au milieu de la détresse générale, les combattans, qui possédaient tous une quantité de vieux joyaux de famille, selon l’usage des Orientaux, vendaient ces objets précieux pour le quart de leur valeur, afin de se procurer de l’argent à tout prix. D’autres avaient emprunté des sommes assez considérables à un intérêt de 500 pour 100. Le gouvernement ottoman se vit donc possesseur d’un pays complètement ruiné. Comme c’était moins une acquisition de territoire qu’il cherchait qu’un moyen de remplir le trésor épuisé de Constantinople, sa conquête l’eût médiocrement satisfait si elle ne lui eût ouvert le chemin de triomphes plus lucratifs. Les Turcs jetèrent les yeux tout d’abord sur Ghadamès. Cette cité, sise au cœur du désert, réputée sainte dans tout le Sahara, était restée étrangère aux révolutions sanglantes qui avaient ravagé la régence. On chercha un prétexte qui permît de fouiller cette mine découverte si à propos pour remplir les coffres vides du pacha. « Les gens de Ghadamès sont des rebelles, dit un jour le délégué de la Sublime Porte ; ils ont sympathisé avec les Arabes que nous avons récemment combattus ; ils ne nous ont point aidés dans notre lutte : cette conduite mérite une punition. » Cette raison du plus fort ayant obtenu l’approbation unanime de tous les courtisans affamés du pacha, la ville de Ghadamès fut frappée d’une contribution extraordinaire de