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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/762

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Cependant il distingua les marques des pieds des chameaux, des moutons, les traces des conducteurs, il lui arriva même de croire reconnaître l’empreinte de ses propres pas ; mais où donc étaient les signes du passage des esclaves ? La caravane ne comprenait pas moins de cinquante esclaves. Où donc était marquée la trace des pieds nus de ces malheureux ? M. Richardson fut obligé de se dire que ces vestiges n’étaient pas ceux qu’il cherchait ; il en éprouva une telle angoisse, qu’un profond gémissement s’échappa de sa poitrine. Il vit la nécessité de revenir sur ses pas ; mais le peu de forces que son désespoir lui avait laissées l’abandonnaient. Il continua ses efforts pendant deux heures encore ; la nature ne lui permit pas de les prolonger plus long-temps ; il tomba plutôt qu’il ne rassit au pied d’une hauteur sablonneuse, puis il se releva subitement sous l’influence d’une surexcitation morale qui galvanisa un moment ses forces éteintes ; à peine pouvait-il soulever la lance sur laquelle il s’appuyait en marchant. En une telle extrémité, la mort même est regardée comme une délivrance. M. Richardson était au moment de l’invoquer. Tout à coup il vit passer à sa droite une figure blanche : était-ce un ami ou un ennemi ? N’était-ce pas une illusion nouvelle, un désappointement plus cruel encore que les autres ? Il rassembla toutes ses forces défaillantes dans un élan suprême. Comment peindre sa joie ? le touriste égaré venait d’arriver droit au campement qu’il avait quitté la veille.

Tout le monde était à sa recherche, à l’exception du pauvre Saïd, le nègre, qui surveillait la cuisson du déjeuner. Tout bien examiné, Saïd avait préféré cette partie du service. On croyait M. Richardson emprisonné par les démons, ou peut-être enlevé par des bandits ; il y avait de la fatigue à éprouver et des dangers à courir : Saïd était prudemment resté au camp, où il faisait la cuisine, se disposant ainsi à prendre un peu de courage pour ceux qui étaient partis. Soyons juste pourtant, il arrosait le déjeuner d’abondantes larmes, juste tribut de regrets payé à un maître qui emportait toujours en voyage d’excellentes provisions de bouche. M. Richardson, épuisé par la fatigue et l’émotion, s’étendit à terre pendant que le nègre lui préparait une tasse de thé. Bientôt il éprouva le besoin de réparer ses forces au moyen d’alimens plus substantiels, et il achevait un copieux repas, quand arrivèrent ses compagnons de voyage. Gaméo était le premier ; il offrit le secours de sa lancette, et il ne fallut rien moins que la vue des restes d’un déjeuner solide que M. Richardson venait d’achever pour déterminer ce Sangrado du Sahara à réserver sa phlébotomie pour une meilleure occasion.


II. – SEJOUR DANS LES OASIS.

Après cette excursion au Château-des-Démons, M. Richardson avait hâte, on le comprend, de sortir le plus tôt possible des sables et des rochers où il avait failli périr. Après avoir observé dans ses aspects les plus désolés la région stérile du Sahara, il lui restait, pour compléter cette pénible exploration, à parcourir quelques-unes des parties cultivées du Grand-Désert. Un auteur ancien, Strabon, je crois, a dit : « Le désert est semblable à une peau de panthère,