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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/761

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pas en ce moment dans cette partie du Sahara : M. Richardson n’avait donc à redouter qu’un ennemi, la soif, dont il éprouvait déjà les cruelles atteintes. Il essaya de dormir, mais en vain. Depuis long-temps, le vent de la nuit n’élevait plus sa voix plaintive ; la lune achevait sa course, et ses rayons allaient bientôt s’évanouir : ils ne luttaient plus que faiblement contre les ombres. Le missionnaire anglais éprouva en cet instant, plus vivement que jamais, le sentiment de la solitude et de l’abandon. En des heures d’une telle détresse, la pensée se reporte aisément vers les scènes de paix et de bonheur tranquille qu’on a quittées pour s’exposer au danger ; l’imagination retrace alors les tableaux qui ont le plus vivement impressionné pendant les années de l’enfance : c’est ainsi que le gladiateur de Byron, dans les dernières convulsions de l’agonie, voit les vertes rives du Rhin, théâtre fleuri des amusemens de son jeune âge, et qu’étendu sur l’arène sanglante d’un cirque romain, il entend retentir à ses oreilles les innocentes clameurs des compagnons de ses jeux enfantins.

Une heure avant le lever du jour, M. Richardson s’endormit ; lorsqu’il rouvrit les yeux, l’orient était tout en flammes. — « Je me levai sur mon séant, dit-il, pour contempler en silence et avec un sentiment de tristesse - le grand roi du jour, — qui commençait sa course quotidienne. Le Château-des-Démons ne laissa pas pénétrer la lumière dans les crevasses profondes de ses rochers. Il l’enveloppa d’une ombre mystérieuse, tandis que le soleil du désert s’élevait dans le ciel - en répandant sur la terre les perles liquides de l’orient ; — car, même sur le sol stérile et desséché du Sahara, l’aurore verse une sorte de rosée. » M. Richardson descendit le monticule où il avait passé la nuit, non sans jeter un regard d’adieu sur son lit de feuilles sèches. Il y avait souffert, moralement sans doute ; mais aussi il y avait trouvé quelques heures d’un repos nécessaire : savait-il d’ailleurs s’il trouverait un abri la nuit suivante, et n’avait-il pas devant lui une perspective de tourmens assez grands pour l’obliger à regretter d’avance ses souffrances de la veille ? Dès que les objets devinrent distincts, il se mit en devoir de reprendre sa route ; mais avant tout il adressa à Dieu une prière fervente, le suppliant d’opérer sa délivrance. C’est vers le château fatal qu’il voulait se diriger de nouveau, dans la pensée que ses compagnons de voyage y viendraient à sa recherche. Il se retrouva bientôt au pied de ces funestes rochers, mais en vain s’efforça-t-il de reconnaître l’endroit où la veille il avait fait sa collection géologique ; après avoir erré long-temps à la base de ces pierres gigantesques, il se sentit en proie à une nouvelle lassitude. Il soupira en disant tout haut : « Eh quoi ! déjà la fatigue ! »

M. Richardson s’éloigna encore du palais des esprits. Le désert s’étendait devant lui dans sa hideuse uniformité ; les monticules succédaient aux broussailles, les broussailles aux monticules ; puis venait une petite plaine, puis des sables, puis encore des monticules, des broussailles, une plaine et des sables. Toujours le même théâtre, toujours la même scène ; partout les mêmes objets. Enfin M. Richardson reconnut les traces d’une caravane, et il se décida à les suivre, mais il rencontra des difficultés imprévues. À de longs intervalles, le terrain sec et dur cessait de recevoir l’empreinte des pas. Plus d’une fois les vestiges du passage de la caravane disparurent entièrement ; le voyageur s’écarta du chemin qu’elle avait suivi et ne le rejoignit qu’après un long détour.