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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/756

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allongé, est d’une grande égalité. Dans les montées ou les descentes, cette allure change, devient brusque, saccadée, et l’écuyer inexpérimenté, est fort exposé à se rompre le cou. Le péril est d’autant plus grand, que l’animal devient ordinairement rétif quand il est engagé dans les hauteurs. En l’y conduisant, on fait violence à sa nature, et il en montre son mécontentement. Bien que patiens d’ordinaire, les chameaux donnent assez souvent des preuves de mauvaise humeur ou d’indomptable opiniâtreté. Il broutent en chemin partout où, d’un œil plein de perspicacité, ils découvrent l’herbage qui flatte leur goût. Il n’y a pas de coups, il n’y a pas d’injures proférées à grands cris qui les en détournent. Il existe surtout une sorte d’arbre à raquettes épineuses qui offre, à ce qu’il paraît, à cet animal mélancolique et obstiné une tentation irrésistible. Autant il est sobre en général, autant il devient avide à la vue de cet aliment favori, qui sans doute lui chatouille agréablement le palais. Quand les chameaux ont pleinement satisfait leur appétit, il leur prend ce que chez l’animal le plus noble on appellerait un accès de misanthropie. Non-seulement ils cherchent sournoisement à se débarrasser des paquets et des cavaliers qu’ils portent, mais ils s’en prennent à leurs compagnons de fatigue, aux quadrupèdes de leur espèce ; ils les poursuivent, ils ne peuvent souffrir leur voisinage ; ils leur font des morsures souvent dangereuses. La femelle montre des dispositions plus sociables et un caractère plus pacifique ; elle est bien plus estimée que le mâle par les habitans des oasis, où l’on fait une grande consommation de son lait ; elle s’appelle nagah ; c’est sur une nagah d’une blancheur sans tache que Mahomet a fait son ascension au paradis. Celle que montait M. Richardson paraissait reconnaître son maître, bien qu’il portât le costume du pays commun à tous les voyageurs de la caravane ; elle s’arrêtait à sa voix, et ne manquait jamais, le soir, à l’heure du repas, de sonder du regard les paniers d’où l’on avait coutume de tirer sa nourriture. Il n’en est pas moins vrai qu’un jour, en gravissant une colline, elle jeta son cavalier à terre. S’il n’avait été retenu dans sa chute par un esclave qui se trouva à portée, il ne serait probablement jamais revenu en Europe pour y faire le récit de son exploration. Ce fut, du reste, la seule circonstance où la nagah mérita des reproches. Je me trompe, M. Richardson eut encore à la blâmer d’un acte de cannibalisme qu’elle commit en suçant un jour des ossemens de chameau semés sur la route.

La caravane marchait dans un beau désordre. Les uns étaient en avant, d’autres fort loin en arrière ; ceux-ci étaient à droite, ceux-là à gauche à plus d’un mille de distance du groupe principal. Le commandant se donnait beaucoup de mouvement pour réunir tout son monde. Il courait de l’un à l’autre, criant, gesticulant, et assaisonnant ses avis d’imprécations et d’injures. — « vous êtes des brutes, disait-il aux uns ; — vous êtes pires que ce chien de chrétien, criait-il aux autres en désignant M. Richardson. » Mais les marchands l’écoutaient avec le plus grand flegme, bien qu’il tirât fréquemment son sabre et qu’il l’agitât sur leur tête : ils n’en continuaient pas moins de marcher à leur guise. La colère du malheureux commandant était aussi risible, que ses efforts étaient vains. Un certain Gaméo, originaire de Malte, qui exerçait la médecine, avait surtout le privilège d’exciter sa bile. C’était un caractère singulier. Il avait la prétention de se faire un nom illustre par l’exercice de son art ; aussi pratiquait-il des saignées à tort et à travers. Il saignait le Maure qui venait lui demander