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d’exporter les ossemens ; mais les Anglais n’en continuèrent pas moins leur commerce. Seulement le pacha, depuis ce jour, a proscrit de sa table le sucre raffiné.

M. Richardson, par l’intermédiaire de M. Warrington, obtint facilement la permission de visiter les possessions du sultan dans l’intérieur du Sahara. Bien plus, le pacha lui promit une escorte. En effet, lorsqu’il eut rejoint la caravane qui allait de Tripoli à Ghadamès, il se trouva placé sous la protection de soixante soldats arabes commandés par un scheik à cheval. C’étaient de pauvres diables qui faisaient peine à voir ; ils marchaient courbés sous le poids de leur corps, bien que leur maigreur fût extrême. Leurs dents blanches, aiguisées par la faim, ressortaient sur le fond noir de leur face brûlée par le soleil. À les considérer avec leurs yeux brillant comme des charbons ardens au sommet de leur figure couleur de fumée, on les eût pris pour des tisons éteints où resplendissaient encore deux étincelles. Ils portaient des fusils à mèches qui faisaient toujours long feu, et cependant ils n’avaient pas de satisfaction plus grande que de brûler leur poudre sur la route, de telle sorte qu’avant que M. Richardson fût parvenu au tiers du chemin, ils n’avaient plus un seul coup à tirer. Tels étaient les soldats de la régence de Tripoli, et cependant M. Richardson, à la veille de quitter la ville de ce nom, avait assisté à une revue des troupes de la garnison, et il avait vu un régiment proprement vêtu et manoeuvrant à l’européenne. Voilà bien ces contrastes si communs en terre musulmane ! Un peu d’apparence, mais rien au-dessous. On peut comparer quelques parties de l’empire ottoman à ces vieux arbres qui ont encore leur écorce, tandis qu’à l’intérieur il n’y a plus que des cendres.

L’escorte de la caravane était couverte de haillons. Plusieurs de ces soldats n’avaient pour tout vêtement qu’une couverture de laine rayée qui cachait à peine leurs membres et leur poitrine décharnés. Étaient-ils braves ? Peut-être ; mais certainement ils ne se seraient pas battus contre des bandits qui eussent assailli la caravane. Le chef de cette troupe n’avait pas moins de quatre fusils, sans compter des pistolets et un sabre. M. Richardson lui demanda ce qu’il voulait faire de cette panoplie. L’officier ottoman répondit : « Je n’en sais rien ; Dieu le sait. » Un marchand de la caravane ajouta aussitôt : « Si nous devons être volés et assassinés, nous serons assassinés et volés ; le pacha et toutes ses troupes ne pourraient pas l’empêcher. » Avec une telle manière de voir, on devait évidemment trouver l’escorte inutile ; dans la caravane, on la regardait même comme nuisible, car les malheureux soldats affamés mendiaient sans cesse et saisissaient toutes les occasions de piller les voyageurs qu’on leur avait donnés à garder.

M. Richardson avait acheté deux chameaux au prix de 12 dollars (108 fr.). L’un devait lui servir de monture ; l’autre portait sa tente, ses ustensiles de cuisine et une partie des provisions. Le premier de ces animaux était chargé de deux paniers fermés, sur lesquels une natte avait été étendue : le tout formait une espèce de plate-forme où devait s’asseoir le voyageur. M. Richardson s’était muni d’un coussin et d’un parapluie, le coussin pour être placé sous la tête, le parapluie pour être étendu pardessus. Ces deux objets constituaient tout son appareil d’armes offensives et défensives. — Sur une surface plane, la marche du chameau est extrêmement sûre, et son pas, bien que rapide et