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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/742

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américaine de nos jours. Cette absence de grande et véritable poésie, loin d’être un mauvais signe, est au contraire une preuve de force et d’énergie.

Ce ne sont donc pas des chefs-d’œuvre que nous demanderons aux poètes américains : nous chercherons bien plutôt à découvrir en eux les traces de l’esprit moral de leur pays, nous chercherons en eux des renseignemens historiques, des indices philosophiques plutôt que des fables poétiques habilement construites et éloquemment racontées. Par exemple, ces femmes poètes de l’Amérique du Nord soulèvent une question curieuse à examiner pour nous Européens. Toutes ces miss et ces mistriss qui écrivent des poèmes, des drames, des sonnets, voire des articles de journaux, ont-elles donc quelques traits de ressemblance avec nos femmes auteurs, et l’Amérique, qu’on prétend de mœurs si grossières, a-t-elle donc hérité des vices de nos sociétés corrompues au point de donner naissance à ce monstre féminin qu’on nomme chez nous un bas-bleu ? Nous avons cherché minutieusement à découvrir dans ce gros volume des traces de ressemblance entre nos femmes de lettres et les femmes poètes de l’Amérique : nous n’avons pu en saisir aucune. Toutes ces filles et femmes de bourgeois américains, de marchands, de banquiers, de magistrats, de docteurs en théologie, n’écrivent point, comme nos femmes auteurs, par vaine ambition ou par amour du scandale, ou encore (ce qui est chez nous un cas assez fréquent) par repentir du scandale qu’elles ont occasionné. Elle écrivent comme chez nous les jeunes filles dessinent ou chantent. La poésie est pour elles un art d’agrément, et rien de plus. Au reste, ce grand nombre de femmes poètes en Amérique s’explique par l’éducation, beaucoup plus forte, beaucoup plus libre et surtout plus littéraire, que reçoivent les femmes de race anglaise et de religion protestante. On peut trouver de meilleures poésies à coup sûr que celles de ces femmes de l’Amérique du Nord ; mais rien n’égale la discrétion et la réserve qui règnent dans tous ces vers. Nous avons cherché avec attention quels étaient les sentimens que s’étaient plu surtout à traduire les femmes américaines : un seul est exprimé librement et énergiquement, l’amour maternel. Tous les autres sentimens, toutes les autres vertus, sont soigneusement voilés et enveloppés d’ombre, comme des sujets sur lesquels il est délicat et scandaleux de s’arrêter. Tous ces vers sont pleins de scrupules, et c’est là pour nous leur plus grand charme. L’amour, ce sentiment sur lequel il est si difficile à une femme de s’exprimer à haute voix, les confidences passionnées qui prêtent si vite au sarcasme, et qui sont presque repoussantes lorsqu’elles sont faites par une bouche féminine, n’y paraissent pas. Il n’y a pas là de passions individuelles fortement exprimées. Les désirs vagues et sans objet, les froides flammes