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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/740

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sur ces trois ou quatre cents écrivains, trois ou quatre noms à grand’peine ont-ils passé l’Océan ? C’est qu’une littérature ne se compose pas de rêveries harmonieuses, d’élégantes imitations, de fantaisies agréables, que la poésie ne consiste pas seulement dans la musique du rhythme, ni même dans le choix exquis de l’expression et dans la connaissance parfaite du langage. La poésie, ainsi que toutes les formes possibles de l’inspiration et de la pensée, sort des profondeurs mêmes de la vie ; elle n’est que l’expression extérieure de la vie nationale, le récit - fait par la bouche d’un individu qu’enveloppe et transporte l’esprit de sa race - des mystères de l’existence de sa patrie, des désirs, des, aspirations, des croyances de ses compatriotes. Le poète est l’interprète du caractère moral de son pays auprès des autres peuples, et ses œuvres sont le résumé suprême des mœurs et de la manière de vivre de sa patrie et de son temps. Toute poésie qui ne remplit pas ces conditions n’est pas de la poésie ; tout homme écrivant des vers, qui ne sent pas en lui s’agiter plus vivement les désirs qui tourmentent ses contemporains comme une vague fièvre, qui ne sait pas que sa seule mission est d’exprimer dans une forme harmonieuse et nette les clameurs et les paroles confuses et incorrectes de ces désirs, — n’est pas un poète.

Si telles sont les nécessités morales qui donnent naissance à la poésie, comment se fait-il que l’Amérique du Nord n’ait pas une littérature originale ? Comment se fait-il qu’elle n’ait pas de grands artistes, et que ce soient précisément trois ou quatre prosateurs, Fenimore Cooper, Channing, Emerson, qui expriment le mieux ses tendances et son esprit ? Aucune des grandes qualités morales qui sont nécessaires à un poète ne manque aux Américains : ils ont un orgueil national poussé jusqu’à la susceptibilité ; ils ont des croyances fortes et libres ; la vie y est énergique et s’y répand à flots de toutes parts. Comment se fait-il donc, encore une fois, qu’il ne s’y rencontre pas un homme de génie pour raconter ces miracles de défrichement et de colonisation, ces hardiesses industrielles, ces ardentes manifestations de l’activité humaine, ce thoroughgoing universel ; pour chanter tous ces aventureux héros du commerce et de l’industrie, et cette combinaison surprenante de la vie domestique, des vertus sédentaires avec une sorte d’esprit nomade ; cet amour du foyer qui persiste immuable au milieu de déplacemens perpétuels, comme jadis sous les tentes des patriarches chaque jour repliées ? Est-ce que tout cela pourtant n’a point sa poésie ? Ici nous touchons à l’un des phénomènes les plus curieux et à une des lois les moins étudiées de l’histoire littéraire.

Devons-nous estimer les Américains malheureux, parce qu’ils n’ont pas une littérature véritable ? Ce serait plutôt, à un certain point de vue, une raison pour nous d’envier leur condition. La poésie, quand