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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/725

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CLAUDE ET MARIANNE. 719 d'être saisi auprès de moi. et comme on est toujours habile à gagner son procès quand on se fait l'avocat de sa propre cause, je trouvais en- core mille raisons qui me venaient expliquer le motif de cet accès de passion soudaine. Ne réalisais-je pas mieux chaque jour le programme des qualités et même des défauts qu'Edouard semblait exiger dans une femme aimée, pour qu'elle lui parût parfaite? Ses idées, quelquefois singulières, et qui d'abord étaient le plus antipathiques avec mes goûts, j'avais fini par les admettre et même par les partager. Quand il lui arrivait de me consulter sur quelque chose, je saisissais du premier coup le sens de sa question, et jamais ma réponse n'apportait un en- vers à son avis. Corrompu, sinon de eœur au moins d'esprit, par une longue fréquentation de quelques jeunes gens qui passaient leur temps à mettre des étiquettes ridicules aux sentimens et aux choses les plus honorables, Edouard était devenu, moins par conviction que par le désir d'étaler une vaine audace, un de ces joueurs de paradoxe, un de CCS sophistes dont l'immoralité de convention ouvre l'oreille à tout mauvais propos et la ferme au proverbe qui dit : « Ne rien faire est mal faire. » Ces conversations d'après boire, qui, dans les premiers temps, me rendaient rougissante et confuse, avaient maintenant pour moi une sorte d'attrait : j'y prenais part avec une vivacité qui m'at- tirait les applaudissemens des compagnons d'Edouard. J'avais appris peu à peu à parler leur libre langage, où le cynisme de l'expression égalait celui de la pensée. De la petite Marianne, la naïve servante de la Bonne Cave, il ne restait plus en moi qu'un souvenir chaque jour oublié davantage, parce que je voulais le faire oublier à Edouard. L'élan qui venait de le courber à mes genoux, c'était peut-être, en même temps qu'un cri d'amour, le cri de sa reconnaissance tardive, quand il s'était aperçu que, fidèle à ma promesse, en devenant la femme qu'il avait désiré que je fusse, de tout mon être ancien je n'a- vais conservé que mon cœur. - Au bout d'une heure de silence, Edouard se leva subitement, et alla s'asseoir à quelque distance de moi. Je rallumai les bougies, et je me retirai dans ma chambre, inquiétée intérieurement par la placidité soudaine qui sans transition remplaçait son enthousiasme. Le baiser qu'il m'avait rendu ne ressemblait pas à ceux qu'il m'avait donnés quand nous étions à la fenêtre. C'était le même homme qui venait de m'eiiibrasser, et il me semblait que ce n'était pas avec les mêmes lèvres. Peu de jours après cette soirée, Edouard m'annonça qu'il venait de louer à Bellevue une habitation de campagne , et que nous irions y passer un mois ou deux de la belle saison, dans laquelle on venait d'entrer. Le lendemain même, nous étions installés dans un des petits cottages qui bordent cette magnifique avenue de Meudon, dont le pa-