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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/679

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avait demandé des secours aux Latins et au pape, qui restèrent sourds à l’appel des hérétiques. En face des côtes de Cilicie, un royaume franc s’était formé ; la famille de Lusignan régnait à Chypre. Les Arméniens, ayant perdu leur roi sans qu’il laissât aucun héritier de sa couronne, la placèrent sur la tête d’un Lusignan ; mais, malgré l’appui que ce lien avec les Francs pouvait donner à Tarse, cet état était trop faible pour opposer une barrière au puissant sultan du Kaire. Les chevaliers de Rhodes firent, pour l’arrêter, tous les efforts que leur dévouement à la cause chrétienne pouvait faire attendre d’eux ; ce fut en vain, l’étendard de Mahomet fut planté sur les murs de Tarse. Le dernier roi, Léon VI, de la maison de Lusignan, d’abord captif à Jérusalem, puis au Kaire, vint mourir à Paris en 1391.

Ce fut le dernier soupir de l’Arménie. Jamais depuis, aucun pays, si petit qu’il fût, ne put porter ce nom avec indépendance. À partir de ce moment, l’histoire de ce peuple se confond avec celle de la Turquie. Les brillans exploits des croisés n’avaient pu refouler les hordes musulmanes qui se renouvelaient toujours plus nombreuses. D’affreux désastres avaient entraîné, non-seulement la perte des saints lieux, mais encore celle de toutes les conquêtes des Latins, et les mahométans étaient restés les maîtres de l’Asie. Ils avaient poussé leurs chevaux jusque dans les flots du Bosphore, barrière trop faible pour résister à leur invincible élan : ils l’avaient franchi. La ville de Constantin était devenue le siège du vaste empire des Ottomans. L’héroïque Villiers de l’Ile-Adam n’avait pu sauver Rhodes, et de toutes parts, sur ces contrées arrosées du sang chrétien, la croix s’était vue repoussée par le croissant. Si les chevaliers de Rhodes, malgré leur courage, avaient été obligés de capituler avec Soliman, qu’avaient pu devenir les Grecs et les Arméniens ? Esclaves ou fugitifs, ils étaient anéantis ou dispersés. On se demande surtout où sont aujourd’hui les descendans des anciens tributaires de l’empire romain, de toutes ces populations répandues dans l’Asie Mineure. À l’exception des fanariotes de Constantinople, ils ont disparu presque entièrement. Les rares chrétiens de cette communion que l’on rencontre dans l’Anatolie vivent dans un état si abject, qu’on rougit de les avoir pour coreligionnaires.

Quant aux Arméniens, forcés, par les invasions des Perses, des Arabes ou des Tartares, d’abandonner leurs vallées, ils se sont éparpillés et ne forment plus un corps de nation. L’antique territoire d’Arménie en compte à peine quelques milliers sur sa vaste surface, confondus avec les peuplades turcomanes ou kurdes qui ont pris la place des émigrés. Ceux-ci, passant les frontières du nord ou de l’est, sont allés en Russie, en Perse et jusque dans l’Inde ; mais le plus grand nombre s’est établi dans les principales villes de l’Asie Mineure ou à Constantinople. Ils y ont oublié les traditions pastorales de leurs ancêtres,