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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/670

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nous avions rencontrés sur notre route ; mais c’était trop d’être pêle-mêle avec des boeufs, des buffles ou des chèvres, et, sans être sybarites, il nous était permis de chercher à éviter cette compagnie aussi puante qu’incommode. J’avisai donc une tanière dont la porte en bon bois, assez proprement et élégamment travaillée, me semblait clore la demeure d’un des habitans les plus aisés de l’endroit. J’avais l’espoir d’y trouver un logement meilleur, et je poussai la porte. Au-delà d’un espace obscur qui était encore une de ces maudites étables où j’entendais ruminer des buffles, un demi-jour me laissa entrevoir une sorte de petite chambre séparée de l’écurie par une balustrade en bois. J’avançai hardiment : là, autour d’un excellent feu, dont la vue seule me faisait envie, étaient rangés quelques Turcs, qui me parurent être des courriers ou des soldats. La pièce assez propre, les tapis étendus par terre, et surtout cette cheminée auprès de laquelle ces hommes aspiraient la fumée de leurs pipes, me tentèrent au point que je résolus de m’approprier le tout. Le maître du logis était là. Sans autre forme de procès, je lui dis de mettre dehors les Turcs, parce que je voulais leur place. Ceux-ci, bien étonnés d’un pareil langage, firent des objections très naturelles, et je dirai même bien justes ; mais le froid m’avait rendu inexorable. On dit que ventre affamé n’a pas d’oreilles ; ceux qui ont voyagé à cheval, dans la neige, avec 20 degrés de froid, doivent savoir si un homme gelé et morfondu n’est pas à peu près sourd : je le fus complètement, je l’avoue, aux représentations des Turcs que je dépossédais. Quand j’y pense aujourd’hui, je me repens ; je vois encore la mine piteuse de ces braves gens qui, comme moi, avaient sans doute souffert aussi du vent, de la neige ; mais ils m’épargnèrent, par leur résignation, une lutte dans le cours de laquelle j’eusse peut-être fini par reconnaître mes torts. Au reste, j’appuyai mes raisons d’argumens victorieux, nous étions tous les hôtes du sultan, ils étaient ses esclaves, ils devaient céder : je ne dis pas que ce fût sans beaucoup maugréer et m’accabler, entre leurs dents, d’injures et de malédictions ; mais peu m’importait, pourvu que le lieu, le tapis et le feu fussent à moi. J’en pris possession, et, en bon camarade, comme la chambre était grande, j’invitai quelques-uns de mes compagnons, plus discrets ou plus patiens que moi, à venir partager ma conquête. Je dois dire que, s’ils désapprouvèrent le moyen par lequel je me l’étais appropriée, ils en jouirent comme des gens qui savaient l’apprécier, et chez qui les scrupules n’allaient pas jusqu’à repousser le partage d’un bien mal acquis.

Une fiente de cheval ou de buffle bien sèche et bien pétrie en mottes était jetée incessamment dans l’âtre par le maître de la maison, qui déployait toutes les ressources dé son hospitalité avec empressement. Il pensait sans doute qu’il ne devait rien épargner pour des personnages qui se faisaient place avec un si merveilleux sans-façon. Nous avions