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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/669

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restés à Delibaba, nous ne tînmes aucun compte de ces avertissemens, et nous tentâmes l’aventure malgré les sinistres présages d’un ciel noir et d’un vent impétueux. Suivis par un colonel turc qu’Hafiz-Pacha nous avait donné pour compagnon jusqu’à la frontière, et en dépit des avis de cet officier, nous nous engageâmes dans les premiers défilés de la montagne. Nous n’avions pas marché une heure, que le vent souffla avec violence en face, chassant devant lui des tourbillons de neige qui nous glaçaient et nous empêchaient de distinguer la direction que nous devions suivre. Plus nous nous élevions, plus la tourmente augmentait. Bientôt nous ne trouvâmes plus aucune trace de route, et la neige était autour de nous tellement remuée par le vent, que le sentier se fermait immédiatement entre un cavalier et celui qui le suivait. Nous nous égarâmes ; nos guides ne savaient plus eux-mêmes où ils étaient ; pourtant il fallait avancer et retrouver quelque faible indication qui nous tirât d’embarras. Les Turcs qui étaient avec nous semblaient triompher, et nous disaient : On vous avait prévenus ; vous n’avez pas voulu croire, puis ils répétaient à tout instant : Allah ! Allah ! Pour toute réponse nous poussions nos chevaux dans des directions différentes, enfonçant et disparaissant presque dans la neige. Enfin, après des efforts incroyables, après avoir franchi plusieurs ravins que le vent avait comblés, nous fûmes assez heureux pour apercevoir au loin un sommet qui était comme un jalon et sur lequel nous nous dirigeâmes. Au-dessous était le village de Daar. Six mortelles heures avaient été employées à lutter contre les rafales et la neige, quand nous arrivâmes à cet abri. Daar était un de ces hameaux comme nous en avions déjà vu plusieurs, composé de quelques cavernes ou tanières creusées en partie dans la terre et couvertes par des terrasses qui se confondaient avec le sol. Ce hameau était habité par des Kurdes qui s’y réfugiaient l’hiver, quand les neiges les chassaient des gorges où, pendant la belle saison, ils campaient au milieu des pâturages avec leurs troupeaux.

Une fois en sûreté, nous voulûmes, comme un général après la bataille, connaître l’état de nos pertes : il manquait quatre chevaux restés engloutis dans la neige. Daar était un si misérable trou, que nous eûmes beaucoup de peine à nous y loger. Pour moi, ne trouvant pas supportables les antres infects qu’on avait mis à ma disposition, je cherchai si, parmi les maisons qu’on ne nous montrait pas, je n’en trouverais point quelqu’une plus commode et où je pusse me réconforter un peu après la pénible course que nous venions de faire. Ces cahutes, assez chaudes à cause de leur construction souterraine, étaient de très bonnes étables pour des bestiaux ; mais elles avaient le désagrément de mettre les bêtes et les gens dans une communauté qui offrait peu de charmes. Nous n’étions point difficiles nous avions appris à nous faire aux cabanes sales et enfumées, seuls gîtes que