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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/668

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déjà atteint et fait disparaître en grande partie l’ornementation éclatante de ces tourelles. Une puissante porte bardée de fer interdit l’accès de ces ruines que les habitans décorent du nom d’arsenal à cause des heaumes, des cuirasses et autres fragmens d’armures entassés dans un coin où la rouille de plusieurs siècles les dévore.

Je n’ai rien retrouvé dans la ville d’Erzeroum qui dénotât l’antiquité de son origine. Les chrétiens du pays n’en ont pas moins de singulières prétentions à ce sujet, car ils affirment avec une grande naïveté que leur ville remonte à Noé ; selon eux, ce patriarche, étant sorti de l’arche, aurait descendu les pentes du mont Ararat pour venir la fonder. Il ne faut voir là qu’une vanité commune à plusieurs populations de ces contrées, qui, non contentes de faire remonter l’origine de leur hameau à Noé, veulent aussi que l’arche se soit arrêtée sur le pic qui en est le plus voisin. La vérité s’efface ici et devient presque insaisissable au milieu de l’obscurité et de la multitude des traditions.

Le climat d’Erzeroum est un des plus désagréables qui se puissent rencontrer sur le globe. Cette ville est située dans une vaste plaine à plus de deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer Noire ; — la neige y couvre la terre pendant au moins six mois de l’année, et quelle neige ! jamais moins de cinq à six pieds. — Le froid, qui commence en septembre, s’y prolonge jusqu’en mai : il y devient très intense, et varie, durant trois mois, de 15 à 25 degrés. Pendant notre séjour, nous vîmes le thermomètre descendre à 23 degrés. On comprendra que nous ayons quitté Erzeroum sans regret ; cette ville ne pouvait être pour nous une Capoue malgré toutes les bontés du pacha. Aussi nous préparions-nous à marcher en avant avec résignation et avec l’espoir d’être bientôt délivrés de ces affreux frimas ; mais nous ignorions les horreurs qui nous attendaient non loin de la capitale de la Haute-Arménie.

Nous marchions depuis deux jours, après avoir quitté Erzeroum, quand nous arrivâmes à un village appelé Delibaba, à l’entrée d’une gorge ouverte dans une montagne très élevée, et qui était réputée très dangereuse à cause des tempêtes qui y règnent presque constamment l’hiver. Le temps qui, dans la journée, avait été assez doux s’était assombri sur le soir ; le vent commençait à souffler, tout s’annonçait mal pour la marche du lendemain, qui devait être fort pénible. La montagne que nous devions traverser porte le nom de Daar, qu’elle emprunte à un village situé presque au sommet, et où nous devions nous rendre. Nous avions trouvé à Delibaba des voyageurs et une caravane qui n’avaient pas osé s’aventurer dans cette montagne redoutée : ils attendaient patiemment une occasion favorable pour la franchir. On nous dit à Delibaba qu’il arrivait fréquemment, dans cette saison, que l’on fût obligé de séjourner quinze et vingt jours avant de pouvoir passer. Cependant, plus hardis ou plus imprudens que les voyageurs