Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/662

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Pendant le séjour que nous fîmes dans sa résidence, nous vîmes souvent Hafiz-Pacha ; nous allions chez lui, il venait chez l’ambassadeur, et s’y invita même une fois à dîner. Nous trouvâmes en lui un homme excellent, aussi simple qu’affable : sa physionomie ouverte et intelligente n’accusait en rien le type turc, elle nous étonna au premier abord ; mais le pacha prit bien vite le soin de faire cesser cet étonnement en disant qu’il était Circassien. Amené, dans son enfance, de Circassie à la cour du sultan Mahmoud, Hafiz-Pacha monta successivement tous les échelons que la fortune lui rendit faciles jusqu’au jour où elle le trahit à Nezib. Voué et fidèle au service de l’empereur de Constantinople, son ame n’en était pas moins restée sensible aux malheurs comme aux victoires de ses compatriotes. Dans les entretiens que nous eûmes avec lui, sa nature franche et disposée à la sympathie se laissait aller à l’abandon des causeries intimes ; il parlait volontiers de la Circassie et du patriotisme de ses nobles enfans. Les vœux secrets de son cœur pour le succès de leur cause se trahissaient cependant plutôt qu’il ne les avouait hautement. Hafiz-Pacha expliquait ses réticences en disant : « Je suis allé en Russie, j’y ai été comblé de faveurs et de bontés par le czar, je ne peux lui souhaiter du mal ; je me borne à attendre ce qui résultera des décrets de Dieu. » Ces paroles étaient trop dignes pour laisser prise au blâme. Le plus sincère ami des Tchirkess n’eût d’ailleurs pu se méprendre sur les sentimens secrets de Hafiz, en l’entendant parler de ce qu’ils avaient déjà fait et de ce qu’ils étaient capables de faire encore. Entre autres phrases qui le trahissaient, je citerai celle-ci : « Ce qui fait la force des Russes, c’est le dénûment des Tchirkess, qui manquent de soufre pour fabriquer de la poudre. Tous les ports, tous les rivages sont gardés… on ne peut leur en faire passer… mais, par un miracle de la volonté providentielle, une montagne s’est ouverte, et dans ses entrailles les Tchirkess ont trouvé cette matière indispensable. Désormais ils pourront mieux résister aux Russes, peut-être les repousser… Inchâllah ! » Tout le patriotisme du pacha, tous ses vœux pour les Circassiens se révélaient dans cet inchâllah ; cette invocation à l’Être suprême, cette espérance en Dieu est l’expression la mieux sentie de la confiance d’un musulman dans la protection du Tout-Puissant. Hafiz-Pacha disait donc noblement qu’il ne voulait pas de mal à l’empereur de Russie dont il avait été l’hôte ; mais son cœur gardait l’espoir que le ciel interviendrait dans cette guerre et protégerait les héros du Caucase. À propos du caractère aventureux et batailleur des Circassiens, le pacha